le mot du Père FERRÉ
9 – Le cierge
Devant les choses de ce monde, notre âme éprouve les sentiments du premier homme, quand il dut donner un nom aux animaux : nulle part elle ne trouve de compagnon de son espèce. Elle se sent différente. Et jamais la science ne détruira, ni ses lâchetés personnelles n'éteindront cette certitude : « Je ne ressemble pas au reste du monde. Étrangère à tout, je m'apparente à Dieu seul. »
Et cependant tout lui parle : corps, mouvement, geste. Les créatures lui semblent être de sa maison, et bien vite l'âme se trouve en famille avec elles.
Comme il a valeur de signe, le créé lui sert à figurer ce que sa vie recèle de plus intime. Elle y voit une image de son être, elle s'y retrouve. N'est-ce pas ainsi ? L'allégorie naît de cette façon. Vous m'êtes étrangères, dit l'âme aux créatures qui l'entourent. Puis, saisie par le mystère qui les baigne, elle se reprend et si bien les trouve de son sang, qu'événements et choses lui semblent une image de sa personnalité.
Or, voici une allégorie belle et forte entre toutes : le cierge.
Voyez-le sur le chandelier. Son pied se pose large et sûr ; sa tige jaillit d'un bond. Serré dans la gaine et soutenu dans le disque largement étalé, le cierge s'élance. Peu à peu sa taille s'amincit... Bien moulé, si haut qu'il monte, le voici dressé dans l'espace, svelte, dans sa pureté intacte et pourtant d'un teint chaudement coloré. Par sa blancheur et sa forme élancée, le cierge lentement se transforme en chaude lumière ; tout en haut, la flamme plane.
Son aspect n'évoque-t-il pas en vous une idée de noblesse ? Voyez comme il se tient immobile, fièrement dressé, tout pur. En lui, tout dit : « Je suis prêt. » Il est où il faut devant Dieu. Rien n'échappe, rien ne fuit : il se livre tout entier. De par son essence il doit se consumer, il se consume...
Mais, de tout cela, que sait le cierge ? dites-vous peut-être. Il n'a pas d'âme. Donnez-lui-en une ! Faites-en le symbole de la vôtre. Laissez monter devant lui toutes les nobles dispositions de votre cœur : « Seigneur, me voici ! » Et vous sentirez combien sa grâce, faite de pureté, traduit vos propres sentiments. Fortifiez en vous les dispositions qui vous poussent à une fidélité sans défaillance, et vous goûterez le sens profond de ce symbolisme, de ces mots : « Seigneur, ce cierge, c'est moi qui me tiens devant vous. »
Ne fuyons pas les devoirs de cette vocation. Tenons jusqu'au bout. Laissons les perpétuels comment et pourquoi. C'est le sens profond de la vie que de nous consumer en aimant Dieu comme le cierge en éclairant.
Romano Guardini, Les signes sacrés