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Les Deux Bienheureux de Samoëns

Les Deux Bienheureux de Samoëns, martyrs de la revolution française, les pères Gerdil et Darmand.

Texte intégral de Jean-Claude Lacroix sur « Les Deux Bienheureux de Samoëns », dont des extraits ont déjà été publiés dans Alpes 74 l’Echo du Haut-Giffre, dans les numéros de septembre 2013, décembre 2013 et mars 2014.

Deux bienheureux pour une époque de déchristianisation : les pères Gerdil et Darmand

Deux figures manquent aux vitraux du chœur de la Collégiale de Samoëns, celles de deux martyrs béatifiés par le Pape Jean-Paul II : l’abbé Gerdil et le chanoine Darmand. Arrêtés le même jour dans notre vallée, déportés ensemble, ils moururent le même jour, de « misère » dit-on pudiquement, au camp de Conanama en Guyanne, victimes de ce qu’on appela à l’époque la « guillotine sèche ».

 

À Samoëns, si l’on excepte l’Echo des Paroisses du Haut-Giffre qui relata leur histoire en 1911 (articles communiqués par Mme Bernadette Gurlie), quand le diocèse d’Annecy introduisit à Rome la cause de béatification de ses huit prêtres morts en Guyanne, on ne s’est guère soucié d’entretenir leur souvenir. Peut-être parce qu’ils nous rappellent un épisode peu glorieux de l’histoire de France que les historiens ont bien négligé : l’invention des camps de la mort dont les détenus ne devaient pas revenir. Leur béatification même passa inaperçue, éclipsée par la canonisation de Saint François Jacquard en 1988, célébrée par le diocèse et sa paroisse natale.

Pourtant l’Église les reconnaît bien comme exemplaires et spécialement pour notre temps. Dans l’esprit du Pape Jean-Paul II, qui avait connu les deux grandes oppressions totalitaires du XXème siècle et traversé deux terribles persécutions, leur témoignage devait évoquer des souvenirs personnels. Ce n’était nullement un passé révolu mais bien ce que vivaient encore des chrétiens de notre temps : l’expérience des camps.

L’abbé François Joseph Gerdil était né le 15 Juin 1745 à Samoëns, aîné de François Joseph Gerdil et de Sébastienne Nachon. On le dit souvent « neveu » du célèbre cardinal ; les historiens prudents ajoutent que cela n’est pas prouvé. Ils ont raison. L’abbé était en effet le fils d’un cousin du Cardinal. Comme dans beaucoup de famille, on appelait « oncle » un cousin de père ou de mère pour manifester la différence de génération et l’affection respectueuse (Problème résolu par Mme Monique Veisy). Il avait été ordonné prêtre le 22 Décembre 1770. D’abord vicaire à Régnier, il fut ensuite vicaire de Lullin. Cette paroisse avait une particularité : l’ordre des Barnabites en était canoniquement curé. Il désignait un prêtre qui en faisait pour lui les fonction, en était le « vicaire ». François Gerdil est donc constamment dit Vicaire de Lullin (et non à) mais il en était de fait curé. Sans être Barnabite, il était donc lié à l’ordre de son « oncle ». Lui devait-il cette position ? C’est très peu probable. En effet, un neveu au sens strict du terme, Jean Nicolas Gerdil, futur curé de Morillon, avait voulu, jeune prêtre, lui rendre visite à Rome. Il fur éconduit. On ignore donc comment il fut choisi pour ce poste où le trouva la Révolution.

 

 

 

Charles Humbert Darmand était originaire de Saint-Girod. Né en 1756 dans une famille notable et ancienne – un village du pays s’appelle « Les Darmands », ordonné le 9 Juin 1781, il fut vicaire à Héry-sur-Alby avant d’être installé en 1788 comme chanoine à Samoëns.

Rien ne semblait destiner ces deux prêtres au martyre. Menant la vie ecclésiastique habituelle de ce temps, rien ne les signala particulièrement. L’abbé Gerdil devait bénéficier du prestige de son nom ; on ne sait pas grand chose de lui. On en sait un peu plus de Charles Humbert Darmand, membre du « vénérable chapitre de l’insigne collégiale Notre-Dame de Samoëns ». Ne voyons pas dans ce titre ronflant la morgue d’une Église triomphaliste, mais l’immense respect et attachement des Septimontains à leur collégiale pour laquelle ils avaient bataillé longuement, allant en réclamer l’érection jusqu’à Rome. D‘ailleurs, elle était pauvre de revenus et un chanoine ne recevait que 250 livres par an. Il devait donc vivre de ce qu’on appelle le casuel, c’est-à-dire les fondations de messe et les droits et offrandes des cérémonies. Ce n’était pas la fortune. Il fallait se loger, certains avaient des biens personnels à Samoëns, tel n’était pas le cas du chanoine Darmand qui habitait chez François Gaspard Rouge, officier de santé et chirurgien, futur juge de paix durant la Révolution. On le voit avec ses confrères prendre part aux offices, célébrer les sacrements et enseigner. Il prêcha le dernier carême avant la dispersion. On le voit aussi administrant les biens du chapitre, percevant les rentes qui pouvaient être attachées aux prébendes, c’est-à-dire aux traitements qui revenaient à chacun sur les revenus. Il entra en 1787, peu avant son installation officielle comme chanoine, dans la Confrérie de Saint Nicolas, en même temps que le curé-archiprêtre Blanc et le chanoine Passy. Cette confrérie, destinée primitivement aux hommes de loi regroupait les notables et perdait beaucoup de son caractère religieux. Le clergé en faisait partie, et tous les membres de la loge maçonnique : « La rose des Sept Monts ». Si nombre de chanoines adhéraient aux deux, Humbert Darmand n’entra pas à la loge. On voit que, loin d’être hostile aux idées nouvelles, Humbert Darmand était lié aux artisans locaux de la Révolution tout en gardant une certaine réserve.

La question du Serment : deux réponses différentes

Quelques mois après l’entrée des troupes françaises en Savoie, et au mépris des conditions mises par l’Assemblée des Allobroges au rattachement, les commissaires envoyés par la Convention, décidèrent, par la proclamation du 8 Février 1793, de bouleverser les cadres de la vie religieuse et de mettre en place la « Constitution civile du Clergé ». Ils décrétèrent la fusion des quatre diocèses savoyards en un seul, dont le siège restait à Annecy, déclaré vacant, Mgr Paget ayant émigré. L’évêque et les curés de paroisse seraient désormais élus par tous les électeurs (tenus d’assister à la messe les jours d’élection !) et les prêtres devenaient fonctionnaires publics. Comme tels, ils devaient prêter le serment dit de « Liberté-Égalité ». On donnait huit jours au clergé paroissial et enseignant pour s’en acquitter. En étaient seuls dispensés les infirmes et sexagénaires. En cas de refus, les intéressés, réputés renoncer à leur fonction, seraient déchus de tous droits et tenus de quitter le territoire de la République dans la quinzaine en abandonnant leurs biens. Passé ce délai, ils seraient déportés en Guyane.

Fallait-il prêter ce serment ? A première vue la formule n’avait rien de bien inquiétant. Les curés devaient s’engager à « veiller avec soins sur les fidèles de la paroisse qui leur (était) confiée », les autres prêtres « remplir leurs fonctions avec exactitude », et tous « maintenir la liberté et l’égalité ou de mourir en les défendant. » Fallait-il s’en tenir à cette formule ou cachait-elle autre chose ? Cela méritait examen. La hâte des commissaires, la gravité des sanctions étaient plus que suspectes ; l’enjeu était plus grave qu’on ne semblait le dire. Il y avait ensuite l’exemple de la France, bien inquiétant. Les Savoyards avaient vu passer des cortèges de prêtres proscrits, la tête de Louis XVI, qui avait refusé de signer les lois que résumait cette proclamation, venait de tomber, le Pape enfin les avait condamnées. Prêter ce serment, n’était-ce pas accepter le renversement de la discipline traditionnelle de l’Eglise, l’intrusion de l’Etat dans le domaine spirituel, tout cela contre l’avis des évêques légitimes et du Souverain Pontife, bref, accepter un schisme ? Et si on lisait bien ce long texte, on découvrait qu’il exigeait l’acceptation inconditionnelle et absolue des décrets de l’Assemblée, seule juge de ce que pouvaient être la Liberté et l’Égalité. Il était interdit de modifier la formule ou de l’assortir d’explications ou de réserves sous peine de nullité. Il fallait donc prêter un serment biaisé, devenir schismatique, ou abandonner les paroisses, les collèges et tous les fidèles qui leur avaient été confiés, au moment où ils allaient avoir le plus besoin de soutien.

Le chapitre cathédral fit une déclaration solennelle avant de se disperser. Le grand vicaire Bigex donna des instructions et des pouvoirs spéciaux pour permettre aux prêtres de faire face à une crise grave. Il indiqua une formule de serment qui pouvait être prêté sans reniement : « Je promets fidélité à la Nation pour le civil et de maintenir la liberté et l’égalité qui ne sont pas contraires aux droits et principes de la religion catholique, apostolique et romaine. » L’immense majorité du clergé refusa le serment et prit le chemin de l’exil. Sur environ 1200 ecclésiastiques et religieux qui furent à leur tour astreints au serment, moins de 4% peuvent être considérés comme « jureurs ». Une partie des assermentés se rétracta rapidement et s’exila ; quelques-uns émirent de telles restrictions qu’on ne peut les considérer comme ayant accepté. Sur ces entrefaites, deux des grands vicaires furent arrêtés et M. Bigex se réfugia en Valais puis à Lausanne où il établit le siège administratif du diocèse.

Ni François Gerdil ni Humbert Darmand ne voulurent abandonner les fidèles, mais ils choisirent deux voies opposées. François Gerdil accepta de prêter un serment civil en tant que citoyen, devant les autorités municipales, mais en refusa la prestation en tant que prêtre dans son église devant la paroisse assemblée à l’issue de la messe. On ne sait de quelle formule exacte il usa, mais il fut considéré comme « jureur » par une municipalité complaisante, comme un certain nombre de prêtres le furent malgré eux par des officiers municipaux qui voulaient les protéger… et les conserver !

On est beaucoup mieux renseigné sur l’attitude du chanoine. L’archiprêtre, le doyen et une partie des chanoines s’exila dans les délais impartis, soit avant le 24 Février 1793, passant rapidement en Valais et provoquant un grand désarroi dans la paroisse. Humbert Darmand et trois confrères : les chanoines Milleret, Bouvet et Dénarié décidèrent de rester le plus longtemps possible et déclarèrent qu’ils assureraient leurs fonctions. La municipalité temporisait sans exiger le serment, la population manifestait ses inquiétudes. Tout cela n’eut qu’un temps, la municipalité ne pouvait résister longtemps aux ordres pressants. Il fallut s’exécuter et le 11 Avril 1793 - on avait donc tenu un mois et demi de plus – les trois confrères d’Humbert Darmand prêtèrent le serment conditionnel que la municipalité enregistra en ces termes : « ils déclarent jurer fidélité à l’auguste Nation française et promettent en foy de prêtres fidélité inviolable telle qu’ils l’avaient fait au cy-devant roi sarde, réservé cependant nos (sic) opinions religieuses. » La formule se rapprochait de l’attitude de François Gerdil par la distinction du politique et du religieux, du civil, du spirituel. Elle était ironique, mettant sur le même pied la République et la Monarchie sarde qu’on prétendait anéantir dès qu’on le pourrait ! Le chanoine Darmand refusa ce compromis, le sachant à la longue intenable, et il s’exila. Les autorités n’apprécièrent guère, demandèrent des explications à la municipalité bien embarrassée et les trois « jureurs » durent à leur tour s’exiler dès le 4 Mai 1793.

 

 

 

Le 9 Avril 1793, l’évêque légitime, Mgr Paget, publia une lettre pastorale enjoignant aux prêtres ayant prêté le serment de le rétracter, faute de quoi ils seraient déclarés schismatiques et « suspens a divinis », c’est-à-dire qu’ils n’auraient plus le droit de célébrer les sacrements. Il fallait du temps pour que cette lettre, évidemment interdite, atteigne ses destinataires. L’abbé Gerdil était resté à Lullin. Il était encore signalé comme prêtre assermenté desservant sa paroisse aux autorités révolutionnaires de Thonon fin Avril 1793, mais au mois de Juin, il y était emprisonné. C’est donc qu’ayant refusé le serment sous la forme exigée, il avait rétracté celui qu’il avait prêté, obéissant ainsi à son évêque. Il préféra, comme le chanoine Darmand, quitter les fidèles plutôt que de les entraîner dans le schisme. Il était alors doublement suspect : aux autorités qui ne l’inscrivirent cependant pas sur la liste des émigrés et au clergé « réfractaire » qui avait choisi l’exil ou la clandestinité.

Le 27 Janvier 1794, le Représentant en mission Albitte aggravait la persécution. Il fit saisir les cloches, les vases sacrés et les ornements qui pouvaient subsister, abattre systématiquement les clochers, les croix, les oratoires. Il exigea surtout l’apostasie générale du clergé. Les prêtres devaient remettre leurs lettres de prêtrise et prêter un second serment : reconnaître « la toute-puissance et souveraineté » du peuple, renoncer à jamais « au métier sacerdotal » et aux « faussetés illusions, impostures qu’ils avaient professé(es) jusque-là ». C’est ce qu’on appelait « la déprêtrisation ». L’évêque constitutionnel refusa, puis se laissa extorquer sottement une signature aussitôt révoquée, mais le mal était fait. Rares furent ceux qui acceptèrent et de ceux-là même, la plupart se rétractèrent par la suite et se réconcilièrent avec l’Eglise. L’abbé Gerdil resta fidèle. Combien de temps resta-t-il en prison ? Comment fut-il libéré ? On ne sait. Il fut forcé d’émigrer un temps mais revint clandestinement en 1795.

Suite : Les dangers du ministère

La vie clandestine et la mission

Quelques « réfractaires » n’avaient jamais émigré, obligés de se cacher. D’autres, à Sixt et à Samoëns, pouvaient, en trompant la surveillance, passer la frontière proche en cas de danger ou au contraire, installés en Valais, faire quelques incursions pastorales. Les paroissiens pouvaient aller trouver « leurs » prêtres pour les fêtes ou recevoir les sacrements. De nombreux mariages furent ainsi célébrés en Valais par le chanoine Bouvet. Humbert Darmand ne semble pas avoir usé de cette facilité. Mgr Paget s’opposa en effet aux retours dans le diocèse jusqu’en Mars 1795. Il avait cédé pendant l’hiver 1793-1794 aux instances des abbés Joguet et Neyre. La tentative s’était terminée tragiquement par l’exécution le 14 Août 1794 de l’abbé Joguet à Cluses. M. Neyre n’avait échappé qu’à grand peine. L’évêque avait alors décidé de ménager la vie de ses prêtres dans l’attente de jours meilleurs. L’attente fut éprouvante pour des pasteurs anxieux de retrouver leurs ouailles et leurs confrères restés sur place. Mais François Gerdil et Humbert Darmand avaient choisi l’obéissance ; ils ne revinrent que dans le cadre des « missions ».

En 1795, la situation sembla s’améliorer. La chute de Robespierre en Thermidor (27 Juillet 1794) marqua la fin de la Terreur et la libération d’un grand nombre de détenus. Dans le département du Mont-Blanc, Albitte, disgracié et rappelé, fut remplacé par Gauthier des Orcières, soucieux d’apaisement. Il épura les administrations des éléments les plus extrémistes, fit libérer des détenus – à l’exception des ecclésiastiques. Enfin, la loi du 3 Ventôse (21 Février 1795) reconnaissait la liberté de culte au nom des Droits de l’Homme. Elle instaurait une totale séparation des cultes et de l’Etat et interdisait toute manifestation et tout signe religieux publics. La religion n’était plus proscrite mais strictement privée et aucun moyen matériel de l’exercice du culte n’était accordé – ou rendu. Cette loi très restrictive fut accueillie comme une libération. Les prêtres rentrés clandestinement étaient toujours passibles de la peine de mort ou de la déportation, mais on voulait croire à une accalmie d’autant qu’un décret d’application du 25 Février ne faisait plus de distinction entre prêtres assermentés et réfractaires. Des prêtres rongeaient leur frein. Malgré les mises en garde du grand vicaire Dubouloz envoyé sur place en Novembre 1794 – passé à Samoëns en 1795 – l’évêque réfugié à Turin crut pouvoir autoriser le retour. Le mouvement fut immédiat, presque général. On était à la fin Mars 1795. Un mois plus tard un nouveau décret, le 11 Prairial An III (30 Avril 1795) imposa une déclaration de soumission à la République. La situation n’avait guère changé depuis Albitte, sinon que la pression des fidèles et la connivence des municipalités grandissaient. Les autorités départementales s’alarmaient, menaçaient, recouraient de plus en plus à l’armée.Les responsables du diocèse décidèrent alors l’organisation de missions. Il y en eut 22 dans la partie savoyarde du diocèse, confiées à des équipes bien organisées sous la direction d’un chef et d’un adjoint. Elles étaient munies d’instructions très précises et le lien était assuré avec les grands vicaires et l’évêque.

François Gerdil et Humbert Darmand rentrèrent au pays. Le premier appartint à la onzième mission regroupant les archiprêtrés de Boëge et Viuz-en-Sallaz et dirigée par l’abbé Bouchet, ancien curé de Viuz. Aux treize missionnaires s’agrégèrent au moins cinq prêtres dont certains n’avaient pas émigré. Le second retrouva la plupart des chanoines de Samoëns dans la douzième mission dirigée par l’ancien doyen Delacroix. Son extension était considérable, comprenant les paroisses de la rive droite de l’Arve entre Bonneville et Cluses. Les missionnaires en titre étaient peu nombreux mais furent rejoints par de nombreux prêtres de passage ou rentrés dans leurs familles.

La tâche était gigantesque et les risques considérables. Il fallait satisfaire à l’immense faim de sacrements des fidèles mais aussi compléter, voire recélébrer sous condition les baptêmes et mariages qui l’avaient été dans des situations peu régulières. Il fallait reconstituer les registres paroissiaux. Il fallait aussi réconcilier, renouer avec les « jureurs », voire ceux qui avaient apostasié plus ou moins sous la contrainte. Il y avait aussi les laïcs égarés, collaborateurs plus ou moins volontaires de la politique antireligieuse. Il fallait beaucoup de discernement pour apprécier la gravité des cas et la réparation publique des scandales que l’on pouvait exiger. Les grands vicaires précisaient d’ailleurs, que « dans les choses civiles, il faut juger les braves gens d’après leur conscience, leur bonne foi et dans le cas de bonne foi, se garder de les troubler en leur donnant des avis qui seraient funestes pour le temporel, inutiles, nuisibles pour l’âme » (Mgr Bigex, 10 Juillet 1794). Cela demandait du temps, on n’en avait guère. L’instruction des fidèles n’était pas moins urgente, difficilement assurée par les familles. Et tout manquait : ornements pour célébrer, livres de prières et catéchismes pour les fidèles. Il fallait subsister et l’Eglise n’avait plus de biens ; même les anciens « jureurs » ne recevaient aucun traitement. Le culte était théoriquement autorisé dans des lieux destinés à cet effet et déclarés aux autorités, par des ministres jurant obéissance à la République, mais on n’avait plus ni églises, ni presbytères et il n’était pas envisageable de faire acte d’allégeance à la République qui vous proscrivait ! L’arrestation pouvait arriver à tout moment. M. Blanc, curé de la Clusaz écrit dans ses mémoires : « On (n’) a pas été quinze jours sans alertes et sans avertissement de veiller sur soi. La troupe a sans cesse fait des recherches tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Les prêtres refluent d’un lieu à l’autre, fuyant l’orage et tombant trop souvent dans le piège qu’ils cherchent à éviter… ». On ne pouvait exercer le ministère que dans des maisons sûres en comptant sur le dévouement des fidèles et le silence plus ou moins complice des autorités locales. Il fallait encore modérer les ardeurs de ceux qui poussaient à la réouverture immédiate des églises. Les registres paroissiaux, les récits, rapports de mission, témoignent d’une activité fébrile.Les registres reconstitués des baptêmes, mariages et sépultures, les quelques carnets et feuilles volantes qui leur servaient de base et qui ont pu nous parvenir à Samoëns révèlent que le chanoine Darmand fut l’un des quatre promoteurs et acteurs majeurs de ce vaste travail de reconstitution achevé au début 1797. Il avait été des plus actifs à dispenser les sacrements parmi les 21 prêtres qui oeuvrèrent de 1793 à 1797. Les documents nous disent beaucoup de cette activité harassante mais très peu de la vie spirituelle et par exemple des confessions qui absorbaient une si grande part du temps de ces prêtres. Cette œuvre trouva son couronnement – mais non son achèvement – avec la réconciliation solennelle de l’église de Samoëns par le chef de la mission et doyen Delacroix, suivie de la messe paroissiale, le dimanche 13 Novembre 1793. Notre chanoine put reprendre possession de sa stalle ! On put alors croire que la paroisse allait retrouver une vie presque normale, d’autant que le 7 Fructidor, an V – 24 Août 1797 – la loi rétablissait une réelle liberté de culte et abrogeait les mesures de proscription.

Il fallu vite déchanter. Le 4 Septembre 1797 (18 Fructidor an V), un coup d’Etat fomenté par Barras, Reubell et La Revellière-Lépeaux remit en vigueur la législation antireligieuse. Alors commença la « Seconde Terreur », plus terrible pour le clergé que la première. On exigea des prêtres restés sur place un nouveau serment dit de « Haine à la royauté » ; les autres devaient être arrêtés par tous les moyens ; le Directeur Reubell ne traitait-il pas les réfractaires de « bêtes fauves qu’il faut exterminer » !

L’arrestation

La chasse aux prêtres commença le 25 Octobre 1797 dans tout le département. Comme on jugeait les municipalités et la garde nationale peu sûres (à juste titre en général), on confia les opérations aux « colonnes mobiles » du Général Pouget. Elles étaient composées de 90 hommes choisis parmi les cadres éprouvés de la garde nationale, les gendarmes et les militaires. Leur efficacité fut redoutable dans l’hiver 1797-98 qui rendait les déplacements difficiles. Des arrêtés de déportation avaient été pris dès Novembre 1797, il fallait les exécuter. Des émeutes éclatèrent un peu partout. Des prêtres allèrent jusqu’à se livrer pour que le sang ne coule pas. L’abbé Gerdil et le chanoine Darmand furent victimes de la même colonne qui sévit dans la vallée du Giffre vers Février 1798. Peut-être le chanoine avait-il été arrêté plus tôt, on ne sait pas au juste, les pièces les concernant disparurent dans l’incendie du château de Chambéry en Décembre 1798.


Les deux prêtres furent conduits à Chambéry pour être interrogés et s’entendre condamner. On ne peut pas parler de jugement, leur sort étant déjà scellé lors de l’arrestation. Ils furent d’abord incarcérés à Cluses, là encore les pertes d’archives interdisent la vérification. Les conditions de détention à Chambéry sont rarement décrites par les prêtres qui y passèrent. Ils insistent plus volontiers sur les interrogatoires et les retrouvailles avec des confrères. Elles étaient très mauvaises dans les cachots de la prison, bien meilleures à l’archevêché converti en maison d’arrêt. Le « concierge », le « bon Berthet », s’ingéniait à faciliter la vie de ses prisonniers. Il avait permis la transformation d’une salle en chapelle et admettait les visites. Il y eut jusqu’à 900 personnes à la messe ! L’évasion, très facile, posait un vrai cas de conscience ! Nos prêtres, arrêtés parmi les premiers, ne bénéficièrent probablement pas de ces conditions exceptionnelles.

Suite : Par terre et par mer

À travers la France

L’abbé et le chanoine firent partie du second convoi pour Rochefort avec les abbés Gallay et Berthod, le premier curé des Houches et le second chanoine de Sallanches, arrêtés ensemble à Servoz le 19 Janvier1798. Ils furent réunis à Rochefort aux membres du premier convoi : le chanoine Tournafol d’Annecy, l’abbé Gurliat, vicaire à Aillon-en-Bauges, missionnaire à Saint-André, le jeune abbé Songeon d’Annonay, qui, précepteur à Alexandrie, était revenu participer à la mission, et l’abbé Lachenal, missionnaire à Copponex. Ils ne se quitteraient plus, et aucun ne reviendrait de Guyane.

Nous n’avons pas de récit de leur « voyage » de Chambéry à Rochefort, nous pouvons l’imaginer semblable aux sept qui suivirent, bien connus par une abondante et surprenante correspondance.

Les détenus étaient transportés dans des charrettes découvertes, menottés deux à deux, souvent enchaînés par le cou, escortés de gendarmes et de soldats armés, car on craignait les réactions au passage de ces sinistres convois. Les cahots étaient un véritable supplice. Les prêtres étaient parfois en butte aux grossièretés et aux brutalités de leurs gardiens. Ce n’était pas la règle, le plus souvent, il faisaient ce qu’ils pouvaient pour atténuer les souffrances du voyage. Il arriva même qu’on enlevât les fers malgré des ordres stricts. On a même une lettre de remerciements du chanoine Chappaz adressée depuis la citadelle de Ré au capitaine commandant l’escorte de Chambéry à Lyon. Il lui raconte la suite du voyage. Il y a aussi la lettre collective du grand vicaire Dubouloz et de ses compagnons aux fidèles du diocèse… et d’autres encore.

On sent dans ces lettres un véritable enthousiasme devant la ferveur et la générosité qu’ils découvrent à leur passage. Les convois sont repérés et annoncés de village en village et en ville, parfois plusieurs jours à l’avance. On les attend, on les accompagne, on les visite aux étapes. L’horreur de certains cachots est souvent compensée par les repas qu’on leur prépare, les vêtements qu’on apporte. On leur donne aussi de l’argent. « En quelques endroits, on nous a servis avec la magnificence d’un repas de noces, je ne parle pas seulement de Lyon et de Clermont (ces deux villes n’ont pas de semblable en fait de charité) mais je parle aussi de quelques petites villes ou bourgs comme Tarare, Saint-Just-en-Forez… » On les regarde comme des martyrs. Le Père Bouvier raconte qu’à Lyon, on est « venu leur demander la grâce de baiser (leurs) chaines. » Il y a des moment d’intense émotion lorsque, dans la prison, on vit « entrer un certain nombre de jeunes enfants à la suite des pères et mères de famille qui venaient nous visiter ; la plupart de ces enfants avaient perdu, par la fatale guillotine, leurs pères, d’autres leurs mères et quelques-uns l’un et l’autre. Notre vénérable doyen M. Chappaz, les voyant tomber à ses pieds, les arrosait de ses larmes et en les consolant, il invoquait la miséricorde de Dieu sur eux et sur leurs parents. »

Ces lettres signalent avec émotion la traversée de régions protestantes où ils découvrent un véritable œcuménisme pratique dans la compassion et la générosité dont on les entoure. La marche lente des charrettes permet des dialogues, parfois des prières avec des visiteurs. Le plus souvent, on se prosterne, on implore la bénédiction pour soi et pour ses enfants. Les escortes réagissent parfois nerveusement ou agressivement, le plus souvent en s’efforçant de ne pas montrer leur indignation et la honte de ce qu’on leur fait accomplir. Il y a aussi des régions hostiles – elles sont très rares – La Rochelle et Rochefort seraient du nombre – et encore.

Nul doute que l’abbé Gerdil et le chanoine Darmand n’aient fait ces découvertes : « plus on cherche à nous humilier au yeux du public en nous mettant des chaines au col pour lui faire croire que nous sommes des brigands, et plus on nous comble de bénédictions et de bienfaits », écrit le P. Bouvier ; ou comme l’abbé Bétemps ordonné depuis quelques mois : « Nous éprouvâmes qu’on est bien plus éloquent dans les chaînes que dans les chaires ».

Les conditions de vie à la prison de Rochefort étaient épouvantables. Les détenus étaient entassés à 200 par salle avec un matelas sans drap ni couverture pour trois, ni table ni chaise, un baquet aux quatre coins servant de tinettes. La nourriture était avariée et insuffisante, les soins refusés aux malades. L’hospitalisation était exceptionnelle mais une vraie délivrance grâce aux sœurs de Saint-Vincent de Paul toujours là. L’interdiction des promenades et les deux appels interminables épuisaient les plus résistants, la méfiance régnait entre groupes : droits communs, prêtres assermentés et même mariés, assermentés rétractés, réfractaires et laïcs les ayant aidés. Ceux qui le voulaient pratiquaient la prière commune des heures et les débats théologiques. Les Savoyards restaient indéfectiblement unis, obtenant d’être embarqués ensemble. Comme tous les ecclésiastiques du diocèse de Genève détenus, ils avaient reçu du grand vicaire Bigex des pouvoirs étendus pour entendre les confessions réciproques, absoudre les cas réservés aux évêques, consacrer les autels…

Après les transferts éprouvants mais aussi « marche qui ressemblait parfois à un triomphe », selon le mot de l’abbé Chappaz, ils allaient connaître bien pire et sans la consolation des foules chrétiennes.

La traversée de l’Océan

 

 

 

Les huit prêtres savoyards assistèrent le 11 Mars 1798 au premier départ de 193 déportés emprisonnés depuis cinq mois, dont 162 prêtres et religieux et cinq droits communs. Ceux qui restaient collectèrent linge et argent pour leurs confrères. Ils avaient une heure pour préparer leurs hardes, écrire une dernière lettre. Tous savaient qu’ils allaient à la mort et ne reverraient jamais ni famille, ni paroissiens. Tous les récits insistent sur leur calme et leur dignité.

Le 1er Août à cinq heures du matin, nouveau départ ; les huit Savoyards en sont. Ils défilent dans les rues de Rochefort escortés d’un fort détachement de la garnison, précédés de charrettes chargées de bagages. Ils sont 119 : 109 prêtres et dix laïcs, venus principalement de l’Est. On les embarqua d’abord sur des chaloupes pontées pour rejoindre le vaisseau ancré dans la rade. Ils durent descendre dans la cale, installés tant bien que mal sur la pierraille qui constituait le lest. Ils y restèrent un jour et une nuit, à l’ancre près de la « Bayonnaise ». Cette corvette était commandée par un lieutenant de vaisseau, bon marin, mais peu sensible aux souffrances des prisonniers, le second était plus humain. L’équipage et les militaires, 203 personnes, étaient souvent hostiles mais des attitudes changèrent en cours de route. Quelques droits communs exercèrent leurs talents de voleurs. Un commissaire du Directoire surveillait prisonniers et équipage ; il rendit la traversée plus pénible et s’attribua les quelques biens de ceux qui moururent en mer. Quelques survivants ont raconté : l’abbé Aubert, M. de Beauregard, par la suite évêque d’Orléans.

Les prisonniers furent entassés dans l’entrepont, très bas de plafond (moins de 1,50m) dans l’obscurité. Quatre-vingt hamacs étaient accrochés les uns contre les autres, au-dessus de quelques matelas. Certains durent coucher à même le plancher. « Trois grands baquets servaient aux besoins de la nature » et les bagages occupaient une partie de l’espace. Deux écoutilles obstruées par un treillis de bois assuraient en principe l’aération. On ne sortait que pour les repas, par une corde à nœuds. Le capitaine autorisa ensuite les sorties sur le pont pendant deux heures, par groupes de vingt-cinq.

La Bayonnaise n’appareilla que le 7 Août, un déporté était déjà mort, un autre avait perdu la raison. Les poux sévissaient. On prenait à sept, debout, une nourriture infecte, à base de biscuits rongés de vers et de pois nageant dans l’eau tiède. La boisson comportait un gobelet de vin par jour et de l’eau plus ou moins croupie. A vrai dire, la nourriture de l’équipage ne différait guère que par la qualité et la quantité. La situation était pire que sur les bateaux négriers, où, pour des raisons évidentes, on s’efforçait de préserver la santé de ceux qu’on allait vendre.

La traversée dura 54 jours sans incidents au début, puis on captura deux vaisseaux marchands. Le premier se racheta, le second fut pillé, l’équipage transféré sur le premier et on l’incendia.

En quelques jours, dix morts survinrent dont celles de deux matelots. On craignit une épidémie. Les soldats et les officiers obtinrent du capitaine le transfert des malades dans la batterie bien aérée et l’installation des valides sur le pont. Il n’y eut pas d’autre décès. Il devint plus facile d’organiser la prière commune et de tenir des conférences théologiques. Il fallut se cotiser pour se racheter au passage du tropique et éviter les brimades de l’équipage. Seul M. de Beauregard subit arrosage et dérision qu’il supporta sans se plaindre. Un incident faillit tourner au drame. Un soldat, savoyard d’origine, eut une conversation avec un prêtre qui l’interrogea sur les risques de combat naval. Cela était interdit et surtout sur de pareils sujets ! Les matelots furieux réclamèrent la mort des déportés et le pillage de leurs bagages. La menace d’un petit canon rétablit l’ordre, mais on permit aux matelots de se divertir à leur façon en dehors de leur service. Ils le faisaient en parodiant messe, catéchisme et confession… L’épuisement, l’angoisse, aigrirent certains esprits. Les prêtres savoyards, les Belges, très unis, furent suspectés de former des clans. M. de Beauregard signale des difficultés entre réfractaires et assermentés, lui-même reconnaît quelques manquements à la charité…Vicaire général, il était regardé comme chef et responsable des déportés, mais peu aimé.

Le 24 Septembre 1798, on arriva en vue des côtes guyanaises. Le lendemain, le pilote conduisit à terre un officier et quelques matelots qui rapportèrent des fruits qu’il fallut acheter à prix d’or. On n’arriva dans la rade de Cayenne que le 29 Septembre. Tous avaient hâte de débarquer, mais le mauvais temps l’interdit jusqu’au 6 Octobre. Le capitaine put enfin s’entretenir avec l’agent local Jeannet et lui transmettre les courriers du Directoire. Il fit conduire à l’hôpital les cinq plus malades. Au retour à bord, il prévint les déportés qu’ils allaient regretter cette traversée « plus pénible que la mort » et qu’il avait tout lieu de craindre pour eux le sort que leur réservait le Directoire.

 

Fin : Le bagne et la mort

Le camp de Conanama

L’agent Jeannet et le commandant militaire vinrent à bord établir la liste de ceux qu’il faudrait laisser à l’hôpital. Il ne voulut en admettre que trente dont la moitié seulement fut réellement hospitalisé. Il fit à deux prêtres, ses compatriotes, dont l’abbé Aubert, la faveur de les faire débarquer à Cayenne. Le second du navire fit réclamer M. de Beauregard par un habitant et obtint de Jeannet qu’il soit porté sur la liste des malades. Avant de partir, le vicaire général instruisit ses confrères des pouvoirs exceptionnels qui leur étaient conférés et leur distribua 3000 francs.

Il restait à bord 87 déportés, dont 66 prêtres qui devaient être débarqués ailleurs, mais où ? Ils l’ignoraient. On les transféra en mer sur la goélette « La Dépêche ». « Ils furent contraints de rester sur le pont dans la chaleur intolérable et sans protection contre les vagues », d’après un rescapé. Le capitaine incapable manqua la passe, revint au large de Cayenne et finit par s’échouer à l’entrée de la rivière de Conanama. Pendant sept jours, on chercha des canots pour débarquer. Ce voyage avait duré une douzaine de jours, tandis qu’à Cayenne, on regroupait les malades déclarés guéris pour les réunir à leurs confrères. On débarqua dans la vase de la rive et il fallut une bonne heure de trajet pour rejoindre le camp de Conanama.

Cet endroit avait été choisi à cause de son isolement. On ne pouvait s’évader ni par l’intérieur, cerné par la forêt, ni par la côte, faute d’embarcations. Le plus grand danger venait des insectes : moustiques, poux d’agoutis, vers de Guinée qui s’installent sous la peau, chiques qui y pondent. La moindre plaie s’infecte et peut devenir dangereuse. Les vampires, chauves-souris qui piquent, anesthésient localement et injectent un anti-coagulant qui provoque des hémorragies. Les détenus n’avaient rien pour se protéger. La nourriture était prévue pour un an. Passé ce temps, ils devaient vivre de leur jardinage. Le pays était totalement impropre à la culture et l’épuisement empêchait toute activité physique soutenue. Hormis l’habitation des directeurs, le camp se composait de huttes, ou carbets, identiques à ceux des Indiens. L’un d’eux, dépourvu de pharmacie, de lit, et bien sûr de médecin était pompeusement appelé l’hôpital ! L’ingénieur qu’on avait chargé d’aménager ce camp écrivit dans son rapport : « Conanama sera le tombeau du plus grand nombre de ces malheureux. Il serait moins inhumain de les tuer sur-le-champ, à coup de fusil, on leur épargnerait les souffrances d’une longue agonie. » L’agent Jeannet lui-même tenta de s’opposer à l’ouverture du camp en écrivant à Paris (lettre du 21 Juin 1798). Rien n’y fit et il appliqua les ordres.

Ce camp est bien connu par les mémoires du Général de Freitag. Capitaine, il fut chargé de transférer les détenus de Sinamary à Conanama où il devait commander le détachement militaire. Arrivé le 12 Août 1798, il inspecta le camp, passant de carbet en carbet. Il y avait des mourants dans tous ! Le chef de camp Prévost, l’économe Bécard, venu avec femme et enfants, étaient hostiles - c’est peu dire – aux prêtres. Le service du camp était assuré par des Noirs réquisitionnés, sans doute endoctrinés, qui faisaient payer la moindre tâche par les détenus. Le chef de poste ne déclarait-il pas : « Rien n’est vendu trop chèrement à ces monstres. Ils ne sont pas au bout de leurs pelotons, ils danseront bien une autre carmagnole quand il faudra fouiller la terre. Au bout de six mois, ils n’auront plus de vivres ; ils connaissent l’arrêté de l’agent : qu’ils aient à se rétablir, à se placer ou à crever ! » Tel était le camp où arrivèrent exténués les déportés de la Bayonnaise, et parmi eux l’abbé Gerdil et le chanoine Darmand, à la fin Octobre 1798.

La nourriture, mauvais riz, pain d’orge et viande salée, avec un peu de rhum (pour désinfecter l’eau) était insuffisante et inadaptée. Il fallait attendre des heures dans le soleil et la pluie pour obtenir sa ration. La saison des pluies avait commencé. Le camp était envahi par les eaux pestilentielles qui noyaient les latrines et les cadavres enterrés à fleur de terre. Les militaires faisaient ce qu’ils pouvaient. Le capitaine de Freitag protestait, secourait de son mieux sur sa propre dotation jusqu’au moment où il tomba malade. Dix de ses hommes avaient déjà succombé.

 

 

La fin des martyrs

Les Pères Gerdil et Darmand ne purent résister. Ils s’éteignirent tous deux le 7 Novembre 1798, suivis de près par les Pères Tournafol (12 Novembre) et Gallay (23 Novembre), jour où fut prise la décision de replier les survivants à Sinamary. Le 25 Novembre, les 113 survivants et le personnel du camp quittèrent Conanama. Prêtres et religieux firent une procession au cimetière en portant des torches et donnèrent une ultime absoute.

Sans doute nos prêtres furent-ils assistés par leurs confrères. Peut-être purent-ils communier en viatique. Le Père de Havelange avait pu emporter, grâce aux sœurs de l’hôpital de Cayenne probablement, ce qui était nécessaire à la célébration de l’Eucharistie.

Comment furent-ils inhumés ? Les employés du camp avaient horreur d’enterrer les morts. Les fosses étaient trop petites, trop peu profondes, on n’hésitait pas à casser les jambes ou à sauter à pieds joints sur les cadavres. Et chaque fois, il fallait payer. Un jour même, les confrères voulurent ensevelir eux-mêmes un malheureux démuni de tout. Les fossoyeurs furieux exhumèrent le corps et le rapportèrent à son carbet. Il fallut se cotiser. Les confrères accompagnaient et donnaient l’absoute. Le chef de camp enregistra les décès, notant pour le Père Gerdil : « mort de chagrin et de misère ».

M. Lachenal ne survécut pas aux fatigues de l’évacuation et mourut le 5 Décembre 1798. M. Songeon, qui avait été laissé à Cayenne y mourut le 11 Janvier 1799 en dépit des soins des sœurs et d’un compatriote, pharmacien d’Annecy, M. Noiton. Quelques jours plus tard, s’éteignit le Père Berthod, le 17 Janvier. Seul résista encore le Père Gurliaz, mort à Sinamary le 15 Août 1802, dernier des huit martyrs du diocèse.

Il n’y eut plus de transfert à la Guyane après le voyage de la « Bayonnaise » grâce au blocus de la marine anglaise. Les nombreux déportés qui restaient furent enfermés à l’île de Ré, devenue lieu officiel de déportation. Parmi les 1023 prêtres ou religieux qui y furent détenus, on compte 80 Savoyards, dont 39 du diocèse de Genève. Les conditions étaient très dures, mais moins abominables que celles de Guyane ou des pontons de la Charente.

Épilogue


Comment qualifier ce camp de Conanama ? Telle est la question qui se pose aux historiens. Fut-il un « camp de la mort » précurseur des camps d’extermination ou des camps de concentration nazis, ou du Goulag ? Les chiffres globaux ne sont pas du même ordre. Deux cent quatre-vingt-seize prêtres et religieux, trois laïcs et deux religieux furent déportés en Guyane pour la foi. Vingt-huit furent libérées en mer par la marine anglaise et dix s’évadèrent en Guyane même. Quelques-uns bénéficièrent d’un traitement favorisé pour diverses raisons, mais 165 au moins moururent sur place, soit 63% des détenus et le taux est beaucoup plus élevé pour le camp de Conanama seul, mais dont l’existence fut brève. Si tant est qu’on puisse les calculer cela dépasserait les taux de mortalité des camps de concentration nazis.

La volonté de ne pas voir revenir vivants les déportés de Guyane est clairement exprimée par nombre d’agents subalternes. Tout laisse à penser que telle était bien la volonté des Directeurs, le vocabulaire de l’extermination est fréquent dans leurs déclarations concernant les « réfractaires ». Y eut-il un plan délibéré ? On peut en discuter. Conanama fut rapidement abandonné, dira-t-on. Certes, mais parce que l’on craignait la révolte des militaires, voués eux aussi à la mort à plus ou moins long terme, et l’on ne ferma pas Sinamary qui n’était guère plus salubre. C’est le Consulat qui mit fin à ces horreurs.

Mais revenons à nos deux saints prêtres et à leurs compagnons : la question que nous nous posons serait plutôt : de quoi sont-ils exemplaires pour notre temps ? Il y a tout d’abord la question du Serment. Ni l’un ni l’autre ne furent dupes des mots. Des formules en apparence généreuses peuvent être des pièges et il faut savoir refuser ce qu’elles dissimulent. C’est affaire de discernement quand tant de bons esprits prêchent l’apaisement : « Pourquoi tant de bruit pour quelques mots ? Pourquoi suspecter toujours d’intentions perverses ? » Ils furent guidés par un attachement indéfectible à l’Église, quitte à obéir à ce qu’ils comprenaient mal ou peut-être même désapprouvaient. Dans l’action et dans la traversée de la France, ils découvrirent un peuple chrétien qu’ils ne soupçonnaient peut-être pas. Dépouillés de tout et menacés, ils s’en remirent à la Providence et aux laïcs, y compris pour la catéchèse, les assemblées de prière, et jusqu’aux baptêmes dans l’urgence. L’expérience de la « prédication dans les chaines » les bouleversa comme la découverte des frères protestants et de leur charité. Avec les laïcs, ils découvrirent le prix des sacrements. Il n’y avait plus de routine, mais une immense faim ! Ils se sentirent portés par ce peuple et chargés en retour de vivre pour lui le chemin de la Passion.

FIN

Jean-Claude Delacroix

Deux livres largement « pillés » permettent d’aller plus loin : L’Histoire du Diocèse de Genève sous la Révolution, du chanoine Lavanchy, et Conanama – camp de la mort en Guyane pour les prêtres et les religieux en 1798, de Maurice Barbotin (L’Harmattan, 1995).