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Quelles familles pour demain ? Retour sur la conférence de J. Arènes

Les débats sur la famille sont au coeur de l'actualité, mais souvent les arguments que l'on se jette à la figure, à l'appui de telle ou telle thèse, manquent singulièrement d'assise sociologique et anthropologique. C'est ce « socle » indispensable à toute réflexion chrétienne que le psychanalyste Jacques Arènes nous a dessiné à grands traits, lors de son passage à Annecy le 18 novembre. La salle Sainte-Bernadette était comble, signe du vif intérêt suscité par ces questions...


... « La famille est un fait anthropologique, et par conséquent un fait social et culturel. Nous ne saurions utiliser des concepts de nature idéologique pour la qualifier, car ces derniers n’ont de force qu’à un moment précis de l’Histoire et sont donc destinés à déchoir. La famille a une force en soi » : ces propos du pape François, prononcés à Rome (1) la veille de la conférence de Jacques Arènes, rejoignaient parfaitement le propos liminaire de ce dernier.


En effet, et alors que certains voudraient la cantonner de nos jours à une libre affaire privée, autorisant, dans son contenu comme dans ses contours, toutes espèces d’« arrangements » entre personnes, au contraire, a insisté d’entrée l’universitaire lillois, « la question de la famille est inséparable de celle de la société ».


Pour nous en convaincre, Jacques Arènes nous a brossé un vaste tableau rétrospectif de l’émergence du fait familial, depuis les premiers pas de l’hominisation (avec la découverte de la paternité par les individus mâles…) jusqu’à ses avatars modernes.


Fait social, la famille l’est parce qu’elle constitue une pièce maîtresse du processus de transmission culturel : elle fut - et demeure encore pour une large part - le rouage essentiel grâce auquel une société se pérennise. La transmission est donc un fait central dans le lien familial.
Second pilier constitutif de l’institution familiale : le rôle biologique que lui assigne la société, en le cernant très précisément à travers le concept de filiation : « Aujourd’hui encore, ce qui doit figurer sur mon livret de famille, ce n’est pas moi qui l’ai décidé, mais la société ». Dans cette vision classique - dont le Code civil napoléonien est l’expression juridique aboutie - « la famille est considérée comme une institution pré-politique, liant de façon étroite le fait social au devenir intime. »
C’est cette conception très contrainte et « instituée » de la famille qui est aujourd’hui l’objet de contestations fortes, en Occident du moins.
Première mutation, constatée par l’intervenant, dans l’anthropologie de la famille : du rôle de cellule fonctionnelle du corps social auquel elle était vouée, la famille devient de plus en plus un lieu d’investissement narcissique, visant à satisfaire le désir d’enfant des partenaires.

 

NON PLUS UN LIEN «BÉTON », MAIS UN LIEN « LIQUIDE »…


Or qui dit lieu de désir, dit lieu où l’intimité conjugale prend une dimension très importante : « être heureux avec le conjoint devient une injonction absolue ». Mais le paradoxe est qu’à vouloir mettre trop haut la barre du bonheur, le couple se fixe des objectifs inatteignables, et… fragilise sa relation même : « On n’est plus dans le lien « béton » imposé par l’institution, mais dans un lien fluctuant, « liquide », qui peut se rompre, selon une vision ‘ contractualiste’ du mariage… »
Cette fragilisation du lien conjugal - perçu comme non totalement fiable - explique aussi le surinvestissement dans le lien de filiation, qui devient le but primordial : « En l’absence de ‘grand récit sociétal’, les seuls projets subsistants sont des projets privés : en faisant des enfants, on pense construire le futur de la société ! »
 

Cette posture est néanmoins périlleuse, car, constate Jacques Arènes, le lien filial n’est pas forcément beaucoup plus solide, ni garanti dans la durée : « Certains parents investissent tellement dans la « réussite » de leurs enfants, qu’au premier échec sérieux, on assiste parfois de leur part à un désengagement massif… »
 

Ce primat de l’affectif sur l’institutionnel est à rapprocher de l’émergence du concept à la mode de parentalité, qui tend à supplanter celui de parenté. Mais comment le définir ? Pour Jacques Arènes, « c’est l’ensemble des processus psychologiques qui habitent les systèmes de parenté. » En pratique, c’est « un besoin, une demande de consacrer une compétence parentale ». Ainsi, autant le législateur serait plus laxiste par rapport à la forme familiale (cf. la loi sur le Mariage pour tous), autant il exigerait des géniteurs qu’ils soient avant tout de « bons parents ». D’où vient aussi que l’office de la « parentalité » pourrait être dévolu à plusieurs personnes simultanées ou successives…

 

REDONNER VIE ET FORCE AU « SENTIMENT »

 

Dans les bouleversements présents ou annoncés, on peut se demander ce que devient une notion naguère érigée en principe absolu, celle de « l’intérêt de l’enfant ». Dit crûment, le « droit à l’enfant », obtenu par n’importe quelle voie ou moyen, n’est-il pas en passe de tuer le « droit de l’enfant » ?
En définitive, les théories morales habillées de mots savants (tels le « déontologisme » ou le « conséquentialisme »(3) décrits par J. Arènes), invoquées en justification sous-jacente de telle ou telle prise de position sur la famille ou la filiation, ne sont-elles pas la parfaite illustration de ce que le pape critique comme « concepts de nature idéologique » plaqués sur un fait anthropologique ?
Et face aux constats sociologiques actuels plutôt déprimants, n’est-il pas temps - plusieurs interpellations de la salle se rejoindront en ce sens - contre tout froid calcul et planification carriériste de la famille, de redonner lustre et grandeur à la notion de responsabilité parentale et de « sentiment » ?
 

Chute du désir de conjugalité, affaiblissement de la relation intergénérationnelle, angoisse autour de la transmission, mais aussi capacité et volonté des chrétiens de recréer du lien par et autour de la famille : tous ces sujets-clés demeurent ouverts et notre évêque nous a invités, en conclusion, à y réfléchir avec la Pastorale de la famille, après Noël et dans l’intervalle qui nous sépare du second synode.

Jean-François Degenne


 

■■■ (1) Discours au Congrès de la Congrégation de la doctrine de la foi, sur la complémentarité homme-femme, 17 novembre 2014.
(3) Le « conséquentialisme », appliqué à la famille, pointe comme « moral » ce qui fait du bien à nos enfants. À contrario, pour le « déontologisme » (cf. Emmanuel Kant), est moral ce qui honore des principes absolus s’appliquant quelles qu’en soient les conséquences. Sous cet angle, la proposition « Un enfant doit avoir un papa et une maman » est à la fois déontologique et conséquentialiste !
De Jacques Arènes et Dominique Foyer, lire : Le lien familial, questions et promesses - Penser l’éthique de la famille aujourd’hui (DDB 2013, 20 €). Un ouvrage interdisciplinaire, fruit des travaux du Centre d’éthique de la famille et du sujet contemporain, de l’Université Catholique de Lille.