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Laudato Si'

Condensé de l'encyclique du pape François par Guy Fèvre, diacre de Pontoise, membre de l'Equipe Nationale d'aumônerie diversifiée - lors du Comité National d'octobre 2015
Laudato Si’

Par Guy Fèvre
Diacre du diocèse de Pontoise (95), Aumônier diocésain VEA
Membre de l’Équipe Nationale d’Aumônerie Diversifiée

Cette encyclique est-elle un programme pour militants chrétiens ? Non ! C'est un chant d'émerveillement, de louange et de reconnaissance devant la beauté du vivant, la beauté de la Création. Que les chrétiens s'arrêtent pour chanter leur émerveillement. Le pape François vient réveiller les hommes et femmes de bonne volonté en les invitant à ne pas pratiquer « une écologie superficielle qui consolide un certain assoupissement et une joyeuse irresponsabilité ». Attentif aux cris des plus pauvres, il revient au cœur de l'Évangile.

Mais cet émerveillement, ce chant de louange n’empêche pas de regarder en face la crise que nous traversons. C’est pourquoi le pape s’interroge, nous interroge avec cette terrible question.

« Quel genre de monde voulons-nous laisser à ceux qui nous succèdent, aux enfants qui grandissent ? » (159).

Cette interrogation est au cœur de Laudato Si’, l’encyclique du Pape François sur le soin de notre maison commune.
Le Pape poursuit : « cette question ne concerne pas seulement l’environnement de manière isolée, parce qu’on ne peut pas poser la question de manière fragmentaire »(159), et ceci conduit à s’interroger sur le sens de l’existence et de ses valeurs à la base de la vie sociale. L’Encyclique tire son titre du poème de saint François d’Assise, « Loué sois-tu, mon Seigneur » qui, dans le Cantique des Créatures, rappelle que la terre est aussi comme une sœur et une mère.

Le cri de la nature maltraitée et le cri des pauvres abandonnés montent jusqu’à Dieu. Avec le Patriarche Bartholomée, le pape François qualifie les atteintes à l’environnement de péchés. La réponse appropriée à cette prise de conscience est une conversion écologique globale (5). Sont inséparables, la préoccupation pour la nature, la justice envers les pauvres, l’engagement pour la société et la paix intérieure.

Le plan de l’encyclique reflète la méthode voir-juger-agir, (en VEA, nous dirions Vivre, comprendre, reconnaitre, changer) avec des chapitres spécifiques sur l’éducation, la spiritualité et la célébration. C’est à une véritable révolution qu’appelle le pape François dans cette encyclique qui rappelle les grandes encycliques des papes sur les signes des temps. (cf Avant-propos de Gaudium et spes Vatican II) C’est une encyclique majeure qui viendra interroger les participants de la COP21. Mais ce document, adressé à tous et qui résulte de la contribution de nombreux experts, dépasse très largement le cadre des sommets internationaux sur le climat.

Le pape François demande aux pays riches de revoir leurs modèles économiques et de consommation qui sont violents pour l’homme et destructeur de l’environnement, et le pape rappelle que ce sont d’abord les pays pauvres qui paient au prix fort la facture, notamment à travers le dérèglement climatique, pour s’en tenir exclusivement au climat. Selon lui, plusieurs parties du monde, particulièrement les pays développés, doivent même accepter une « certaine décroissance » (192). « Car c’est l’homme et non la nature qui est à la source du réchauffement climatique »(23).

L’encyclique appelle au dialogue :
Dialogue entre chrétiens
C’est d’ailleurs un exercice pratique d’œcuménisme. « Je voudrais recueillir... l’apport du cher Patriarche œcuménique Bartholomée... » (7). C’est la première fois dans une encyclique qu’un chrétien non catholique est cité comme source de la pensée de l’Église. Le pape résume la pensée de Bartholomée comme source d’inspiration (8-9).

Dialogue avec les scientifiques et les politiques et dialogue entre eux
L’encyclique cite des auteurs profanes (ce qui est rare dans les encycliques) : le philosophe Paul Ricoeur (L’un des philosophes français les plus importants du vingtième siècle, par l’ampleur de sa pensée et l’impact international de son œuvre) et surtout le théologien allemand Romano Guardini (Ancien professeur du jeune Joseph Ratzinger). Juan Carlos Scannone, jésuite argentin (l’un des représentants majeurs de la théologie du peuple). La pensée sur la technique est fondée sur Guardini et non sur Jacques Ellul (penseur protestant de la technique et de l'aliénation au XXe siècle) ! Un mystique musulman soufi est cité en note : Ali al-Khawwas (233).

Dialogue avec les « personnes concernées », c’est-à-dire surtout les plus démunis des habitants affectés par des projets de « développement ». Le pape est soucieux que toutes les parties prenantes aient droit au chapitre, surtout dans les pays où la mal gouvernance et la corruption entravent les processus démocratiques.

L’encyclique constitue une étape nouvelle dans la pensée sociale de l’Église. Ce n’est pas une encyclique sur le changement climatique ou l’environnement ou l’écologie au sens étroit du terme. C’est un document qui prend place dans la série de Rerum Novarum (1891 sur l’industrialisation et la misère ouvrière), de Quadragesimo Anno (1931, sur l’ordre social et la subsidiarité), de Pacem in Terris (1963, la paix entre les nations), Populorum Progressio (1967, sur le développement des peuples pauvres), Centesimus Annus (1991, la critique du néo-libéralisme et la nécessité d’une éthique en matière économique et politique)... Laudato si porte un regard critique sur l’évolution des sociétés mondialisées, sur le libéralisme triomphant et sur la croyance naïve dans les vertus du marché et du progrès technique pour résoudre tous nos problèmes.

Laudato Si’ est un appel à une révolution écologique, un changement de paradigme selon les mots de l’encyclique. Le pape nous appelle à un changement de nos manières de pensée, de notre regard.

Un paradigme est une représentation du monde, une manière de voir les choses, un modèle cohérent de vision du monde qui repose sur une base définie.
Un paradigme, c’est l’ensemble des expériences, des croyances et des valeurs qui influencent la façon dont une société perçoit la réalité, réagit et construit l’avenir.

Ce paradigme –l’écologie intégrale- n’entre pas en compétition avec des points de vues scientifiques (l’état de la science actuelle) ou politique (conservatisme, libéralisme, social-démocratie, etc. « L’Église n’a pas la prétention de juger des questions scientifiques ni de se substituer à la politique, mais j’invite à un débat honnête et transparent... pour le bien commun. » (188). Ce nouveau paradigme est une pensée critique à l’égard des évidences énoncées sans démonstration, sans preuves par des hommes politiques ou économistes, et une sollicitude active pour la maison commune (titre de l’encyclique) un soin de la planète pour les générations actuelles et futures. Nous sommes la première génération depuis très longtemps à penser que l’avenir de nos enfants sera moins radieux que le nôtre, mais nous ne faisons pas grand-chose pour éviter à nos descendants le lourd fardeau d’erreurs politiques, écologiques et financières, d’autant plus que celles-ci s’accumulent.

Ce nouveau paradigme demande de bâtir de nouveaux modèles de développement, de définir le progrès. « Il ne suffit pas de concilier en un juste milieu la protection de la nature et le profit financier... il s’agit de redéfinir le progrès. » (194). Ce progrès ne se confond pas avec la croissance, avec l’accumulation de richesses matérielles, avec l’augmentation du PIB... le vrai progrès consiste à augmenter la qualité de la vie.

Notons deux réactions même s’ils ne partagent pas notre foi et tout le contenu de l’encyclique :
Edgar Morin la qualifie de providentielle ;
pour José Bové, c’est le texte le plus important depuis Pacem in Terris (1963).

CHAPITRE 1 : Ce qui se passe dans notre maison

Le premier chapitre de l'encyclique Laudato Si' reprend les meilleures données scientifiques en matière d’environnement, comme outil pour écouter le cri de la création, « transformer en souffrance personnelle ce qui se passe dans le monde, et ainsi reconnaître la contribution que chacun peut apporter » (19).
« Différents aspects de la crise écologique actuelle » sont ainsi confrontés (15).

Les mutations climatiques : « Le changement climatique est un problème global aux graves répercussions environnementales, sociales, économiques, distributives ainsi que politiques, et constitue l’un des principaux défis actuels pour l’humanité » (25). Si « le climat est un bien commun, de tous et pour tous » (23), l’impact le plus fort retombe sur les plus pauvres, mais « beaucoup de ceux qui détiennent plus de ressources et de pouvoir économique ou politique semblent surtout s’évertuer à masquer les problèmes ou à occulter les symptômes » (26) : « Le manque de réactions face à ces drames de nos frères et sœurs est un signe de la perte de ce sens de responsabilité à l’égard de nos semblables, sur lequel se fonde toute société civile ». (25).

La question de l’eau : le Pape François affirme de façon claire que « l’accès à l’eau potable et sûre est un droit humain primordial, fondamental et universel, parce qu’il détermine la survie des personnes, et par conséquent il est une condition pour l’exercice des autres droits humains ». Priver les pauvres de l’accès à l’eau, « c’est leur nier le droit à la vie, enraciné dans leur dignité inaliénable » (30).

La perte de la biodiversité : « Chaque année, disparaissent des milliers d’espèces végétales et animales que nous ne pourrons plus connaître, que nos enfants ne pourront pas voir, perdues pour toujours » (33). Ce ne sont pas seulement des « ressources » exploitables, mais elles ont une valeur pour elles-mêmes.

La dette écologique : dans le cadre d’une éthique des relations internationales, l’encyclique indique qu’il existe une « vraie dette écologique » (51), surtout du Nord envers le Sud. Face aux mutations climatiques, les « responsabilités sont diverses » (52), et celles des pays développés sont les plus importantes.

Mais Le pape a bien conscience des profondes divergences de points de vue en ce qui concerne ces problèmes, le Pape François se montre profondément touché par « la faiblesse des réactions » face aux drames de tant de personnes et de populations. Malgré des exemples positifs (58), il signale « un certain assoupissement et une joyeuse irresponsabilité » (59). Il manque une culture adéquate (53) qui permette de transformer « nos styles de vie, de production et de consommation » (59), tandis qu’« il devient indispensable de créer un système normatif qui implique des limites infranchissables et assure la protection des écosystèmes » (53).

CHAPITRE 2 : L’évangile de la création

Dans ce chapitre, le Pape François relit, les récits de la Bible. Il offre une vision globale qui vient de la tradition judéo-chrétienne et évoque la « terrible responsabilité » (90) de l’être humain dans son rapport avec la Création, le lien intime entre toutes les créatures et le fait que « l’environnement est un bien collectif, patrimoine de toute l’humanité, sous la responsabilité de tous » (95).

Dans la Bible, « le Dieu qui libère et sauve est le même qui a créé l’univers, en lui affection et vigueur se conjuguent » (73). Le récit de la Création est central pour réfléchir sur le rapport entre l’homme et les autres créatures, et sur comment le péché rompt l’équilibre de toute la création dans son ensemble : « Ces récits suggèrent que l’existence humaine repose sur trois relations fondamentales intimement liées : la relation avec Dieu, avec le prochain, et avec la terre. Selon la Bible, les trois relations vitales ont été rompues, non seulement à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur de nous. Cette rupture est le péché ». (66)

Pour cela, « s’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures », explique le Pape (67). À l’homme incombe la responsabilité de « cultiver et protéger » le jardin du monde (cf Gen 2,15) (67), en sachant que « la fin ultime des autres créatures, ce n’est pas nous. Mais elles avancent toutes, avec nous et par nous, jusqu’au terme commun qui est Dieu » (83).

La sauvegarde de la création dans la Genèse ; Dieu confiant à l’homme la tâche de veiller à la Création. Mais le père Cantalamessa (prédicateur de la maison pontificale) précise un mot qui se trouve dans ce passage de la Bible : « dominer ». « Dominer » ne signifie pas exploiter pour l’homme, de manière indiscriminée, le reste de la nature, mais bien en être le gardien. Il répond ainsi à certaines critiques qui attribuent à ces paroles bibliques un autre sens : celui « d’une domination indiscriminée de l’homme sur le reste de la nature » qui serait à « l’origine de l’actuelle crise écologique ».

« La domination de Dieu sur les créatures » en effet « ne trouve pas sa finalité dans son propre intérêt, mais dans les créatures que Dieu crée et sauvegarde »,

« La foi dans un Dieu créateur et dans l’homme fait à l’image de Dieu n’est donc pas une menace, mais plutôt une garantie pour la Création, et la plus forte de toute. Elle dit que l’homme n’est pas le patron absolu des autres créatures ; il doit rendre compte de ce qu’il a reçu ».

Certes, le récit biblique « met en lumière une hiérarchie d’importance », une « hiérarchie de la vie et inscrite dans toute la nature », mais celle-ci est « pour la vie, pas contre elle ». Mais elle est « violée, quand par exemple de folles dépenses sont faites pour des animaux alors que nous laissons mourir de faim et de maladie sous nos propres yeux des millions d’enfants ».

La pollution, le saccage de la nature, ne coïncident pas avec la Bible ou d’autres religions, précise le prédicateur, mais avec une « industrialisation sauvage, vouée seulement au profit, et avec la corruption ».

Le chapitre se conclut sur le cœur de la révélation chrétienne : « Jésus terrestre dans sa relation si concrète et aimable avec le monde est ressuscité et glorieux, présent dans toute la création par sa Seigneurie universelle » (100).

CHAPITRE 3 : La racine humaine de la crise écologique

Ce troisième chapitre de Laudato Si', l'encyclique du Pape François, sur le soin de notre maison commune, présente une analyse de la situation actuelle, « pour que nous ne considérions pas seulement les symptômes, mais aussi les causes les plus profondes » (15), dans un dialogue avec la philosophie et les sciences humaines.

Un des premiers points d’appui du chapitre sont les réflexions sur la technologie : l’amélioration des conditions de vie au cours de l’histoire est salué (102-103), mais toutes ces capacités et avancées « donnent à ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir économique d’en faire usage, une emprise impressionnante sur l’ensemble de l’humanité et sur le monde entier » (104). Ce sont précisément les logiques de domination technocratiques qui mènent à la destruction de la nature et à l’exploitation des personnes et des populations les plus faibles. « Le paradigme technocratique tend aussi à exercer son emprise sur l’économie et la politique » (109), et empêche de reconnaître « que le marché ne garantit pas en soi le développement humain intégral ni l’inclusion sociale » (109). L’époque moderne se caractérise par « une grande démesure anthropocentrique » (116) : l’être humain ne reconnaît plus sa juste position par rapport au monde et prend une position exclusivement centrée sur lui-même et son propre pouvoir. En dérive ainsi une logique du « jetable », qui justifie tout type de déchet, qu’il soit environnemental ou humain. Bartholomée parle : Que les hommes dégradent l’intégrité de la terre en provoquant le changement climatique... que les hommes portent préjudices à leurs semblables en contaminant l’air, l’eau et l’environnement par de substances polluantes, tout cela ce sont des péchés, car un crime contre la nature est un crime contre nous-mêmes et un péché contre Dieu. (Cité au N°8)

N’est-ce pas la même logique qui justifie l’achat d’organes des pauvres dans le but de les vendre ou de les utiliser pour l’expérimentation, ou le rejet d’enfants parce qu’ils ne répondent pas au désir de leurs parents ? (cf 123).

Sous cette lumière, l’encyclique affronte deux problèmes cruciaux pour le monde d’aujourd’hui. Avant tout en ce qui concerne le travail : « Dans n’importe quelle approche d’une écologie intégrale qui n’exclue pas l’être humain, il est indispensable d’incorporer la valeur du travail » (124), tout comme « cesser d'investir dans les personnes pour obtenir plus de profit immédiat est une très mauvaise affaire pour la société » (128).

Le second point concerne les limites du progrès scientifique, avec une référence claire aux OGM (132-136), « une question d’environnement complexe » (135). « Même si, dans certaines régions, leur utilisation est à l’origine d’une croissance économique qui a aidé à résoudre des problèmes, il y a des difficultés importantes qui ne doivent pas être relativisées » (134), comme « une concentration des terres productives entre les mains d’un petit nombre » (134). Le Pape François pense en particulier « aux petits producteurs et travailleurs ruraux, à la biodiversité, au réseau des écosystèmes ». Pour cela, il est nécessaire de « garantir une discussion scientifique et sociale qui soit responsable et large, capable de prendre en compte toute l’information disponible et d’appeler les choses par leur nom » (135), à partir de « diverses lignes de recherche, autonomes et interdisciplinaires » (135)

CHAPITRE 4 – Une écologie intégrale

Le cœur de la proposition de l'encyclique Laudato Si' est l’écologie intégrale, comme nouveau paradigme de justice ; une écologie qui « incorpore la place spécifique de l’être humain dans ce monde et ses relations avec la réalité qui l’entoure » (15). En effet, nous ne pouvons « concevoir la nature comme séparée de nous ou comme un simple cadre de notre vie » (139). Ceci est valable pour divers champs, de l’économie à la politique, dans les différentes cultures, et de façon plus particulière dans celles qui sont les plus menacées, mais aussi dans chaque moment de notre vie quotidienne.

La perspective de l’écologie intégrale met également en jeu une écologie des institutions : « Si tout est lié, l’état des institutions d'une société a aussi des conséquences sur l’environnement et sur la qualité de vie humaine : Toute atteinte à la solidarité et à l’amitié civique provoque des dommages à l’environnement » (142).

 

Avec de nombreux exemples concrets, le Pape François ne fait que répéter sa propre pensée : il y a un lien entre les questions environnementales et les questions sociales et humaines qui ne peut pas être rompu. Ainsi « l'analyse des problèmes environnementaux est inséparable de l'analyse des contextes humains, familiaux, de travail, urbains, et de la relation de chaque personne avec elle-même » (141), ou « il n'y a pas deux crises séparées, l'une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale » (139).

Cette écologie intégrale est « inséparable de la notion de Bien commun » (156), mais est à comprendre de manière concrète : dans le contexte contemporain, « où il y a tant d'inégalités et où sont toujours plus nombreuses les personnes marginalisées, privées des droits humains fondamentaux » (158), s’engager pour le Bien commun signifie faire des choix qui privilégient « une option préférentielle pour les plus pauvres » (158).

C’est aussi le meilleur moyen pour laisser un monde durable aux générations futures, à travers un engagement à prendre soin des pauvres d’aujourd’hui, comme le soulignait déjà Benoît XVI : « au-delà d’une loyale solidarité intergénérationnelle, l’urgente nécessité morale d’une solidarité intra-générationnelle renouvelée doit être réaffirmée » (162).

L’écologie intégrale investit aussi la vie quotidienne, à laquelle l’encyclique consacre une attention spécifique, en particulier dans un environnement urbain. L’être humain a une grande capacité d’adaptation et « la créativité et la générosité sont admirables de la part de personnes comme de groupes qui sont capables de transcender les limites de l'environnement [...] en apprenant à orienter leur vie au milieu du désordre et de la précarité » (148). Un développement authentique présuppose une amélioration intégrale de la qualité de la vie humaine : espaces publics, logements, transports etc... (150-154)

Dans ce sens, « il faut reconnaître que notre propre corps nous met en relation directe avec l’environnement et avec les autres êtres vivants. L'acceptation de son propre corps comme don de Dieu est nécessaire pour accueillir et pour accepter le monde tout entier comme don du Père et maison commune ; tandis qu'une logique de domination sur son propre corps devient une logique, parfois subtile, de domination sur la création » (155).

CHAPITRE 5 : Quelques lignes d’orientations et d’actions

Ce cinquième chapitre de Laudato Si', pose la question de ce que nous pouvons et devons faire. Les analyses ne peuvent suffire : il faut des propositions « de dialogue et d’action qui concernent aussi bien chacun de nous que la politique internationale » (15) et qui nous aident « à sortir de la spirale d’autodestruction dans laquelle nous nous enfonçons » (163). Pour le Pape François, il est essentiel que la construction de chemins concrets ne soit pas abordée de manière idéologique, superficielle ou réductionniste. Pour cela, le dialogue est indispensable, un terme présent dans le titre de chaque section de ce chapitre. « Dans certaines discussions sur des questions liées à l’environnement, il est difficile de parvenir à un consensus. [...] l’Église n’a pas la prétention de juger des questions scientifiques ni de se substituer à la politique, mais j’invite à un débat honnête et transparent, pour que les besoins particuliers ou les idéologies n’affectent pas le bien commun » (188).

Sur cette base, le Pape François ne craint pas de formuler un jugement sévère sur les récentes dynamiques internationales : « les Sommets mondiaux de ces dernières années sur l’environnement n’ont pas répondu aux attentes parce que, par manque de décision politique, ils ne sont pas parvenus à des accords généraux, vraiment significatifs et efficaces, sur l’environnement » (166) Et de se demander : « Pourquoi veut-on préserver aujourd'hui un pouvoir qui laissera dans l’histoire le souvenir de son incapacité à intervenir quand il était urgent et nécessaire de le faire ? » (57).

Comme l’ont rappelé plusieurs fois les papes, à partir de l’encyclique Pacem in terris, il faut des formes et des instruments efficaces de « gouvernance globale » (175) : « En définitive, il faut un accord sur les régimes de gestion, pour toute la gamme de ce qu’on appelle les “biens communs globaux” » (174), vu que « la protection de l’environnement ne peut pas être assurée uniquement en fonction du calcul financier des coûts et des bénéfices. L’environnement fait partie de ces biens que les mécanismes du marché ne sont pas en mesure de défendre ou de promouvoir de façon adéquate » (190), qui reprend le Compendium de la doctrine sociale de l’Église).

Toujours dans ce chapitre, le Pape François insiste sur le développement de processus de décision honnêtes et transparents, pour pouvoir « discerner » quelles politiques et initiatives entrepreneuriales pourront mener vers un « développement intégral » (185). En particulier, l’étude de l’impact environnemental d’un nouveau projet « requiert des processus politiques transparents et soumis au dialogue, alors que la corruption, qui cache le véritable impact environnemental d’un projet en échange de faveurs, conduit habituellement à des accords fallacieux au sujet desquels on évite information et large débat ». (182)

L’appel adressé à tout responsable politique est particulièrement incisif, afin qu’il ne cède pas « à la logique d’efficacité et d’immédiateté » qui domine aujourd’hui. (181). « S’il ose le faire, cela le conduira à reconnaître la dignité que Dieu lui a donnée comme homme, et il laissera après son passage dans l’histoire un témoignage de généreuse responsabilité ». (181)

CHAPITRE 6 – Éducation et spiritualité écologique

Le chapitre final de l'encyclique Laudato Si' du Pape François va au cœur de la conversion écologique personnelle et collective à laquelle elle invite. Les racines de la crise culturelle agissent en profondeur et il n’est pas facile de redessiner les habitudes et les comportements. L’éduction et la formation restent des défis majeurs : « tout changement a besoin de motivations et d’un chemin éducatif » (15) Sont ainsi mentionnés tous les milieux éducatifs, en premier lieu « l'école, la famille, les moyens de communication, la catéchèse » (213).

La première section, le point de départ est « miser sur un autre style de vie » (203-208), qui ouvre aussi la possibilité d’« exercer une pression saine sur ceux qui détiennent le pouvoir politique, économique et social » (206). C’est ce qui arrive quand les choix des consommateurs réussissent à « modifier le comportement des entreprises, en les forçant à considérer l'impact environnemental et les modèles de production » (206).

On ne peut sous-évaluer l’importance des parcours d’éducation environnementale capables d’incidences sur les gestes de la vie quotidienne, de la réduction de la consommation d’eau, au tri sélectif des déchets, « éteindre les lumières inutiles » (211). « Une écologie intégrale est aussi faite de simples gestes quotidiens par lesquels nous rompons la logique de la violence, de l’exploitation, de l'égoïsme » (230). Tout cela sera plus simple à partir d’un regard contemplatif qui vient de la foi : « Pour le croyant, le monde ne se contemple pas de l’extérieur mais de l'intérieur, en reconnaissant les liens par lesquels le Père nous a unis à tous les êtres. En outre, en faisant croître les capacités spécifiques que Dieu lui a données, la conversion écologique conduit le croyant à développer sa créativité et son enthousiasme » (220).

Revient ainsi la proposition d’Evangelii Gaudium : « La sobriété, qui est vécue avec liberté et de manière consciente, est libératrice » (223), et « le bonheur requiert de savoir limiter certains besoins qui nous abrutissent, en nous rendant ainsi disponibles aux multiples possibilités qu’offre la vie » (223) ; de manière à ce qu’il soit possible de « reprendre conscience que nous avons besoin les uns des autres, que nous avons une responsabilité vis-à-vis des autres et du monde, que cela vaut la peine d’être bons et honnêtes » (229).

 

Après Laudato Si’, l’examen de conscience (l’instrument que l’Église a toujours recommandé pour que chacun oriente sa vie à la lumière de la relation avec le Seigneur, à la lumière de l’Évangile) devra inclure une nouvelle dimension, en considérant non seulement comment est vécue la communion avec Dieu, avec les autres et avec soi-même, mais aussi avec toutes les créatures et la nature.