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Quand nous disons "Notre-Père"

L'équipe diocésaine des Fraternités missionnaires propose en ce temps de l'Avent de réfléchir et méditer à partir d'une catéchèse donnée par Mgr Yves Boivineau : "Quand nous disons : "Notre Père". Texte de la catéchèse et catéchèse audio en lien ci-dessous.

 

Catéchèse sur le Notre Père  :  Audio
Catéchèse sur le Notre Père : Texte

 

Le diocèse d'Annecy propose  également aux Fraternités Missionnaires un thème pour l'année pastorale 2017-2018. Après l'étude de l'Évangile de saint Matthieu - suite à saint Marc et saint Luc - notre évêque nous donne à lire la moitié de l’Évangile de Jean (chapitres 1- 12). Un livret préfacé par Mgr Boivineau est mis à la disposition de tous, en priorité des paroisses...

 

Catéchèse donnée en décembre 2007 par Mgr Yves Boivineau :
"Quand nous disons : "Notre Père".

Plage 1 « La prière du Seigneur »

« La prière du Seigneur »

C’est ainsi que l’on désigne le Notre Père : la prière du Seigneur. Pourquoi ? Tout d’abord, parce que c’est Jésus qui nous l’a enseignée. Elle est la prière que Jésus nous a apprise : « Comme nous l’avons appris du Sauveur et selon son commandement, nous osons dire :… ». Mais également parce que cette prière, qui est « la » prière par excellence, le modèle de toute prière, peut être considérée comme la prière que Jésus lui-même adresse à son Père : il nous fait entrer dans sa propre prière et nous fait participer à sa vie filiale. « Quelle prière peut être plus spirituelle que celle-là, écrit saint Cyprien, puisqu’elle nous a été donnée par le Christ, lui qui nous a envoyé l’Esprit Saint. Quelle prière peut être plus vraie que celle-là, puisque elle est sortie de la bouche du Fils qui est la Vérité ? » (La prière du Seigneur, Ed. M. Reveillaud, Paris, 1964).

 « Vous donc, priez ainsi… » (Mt 6, 8)

C’est par ces mots que Jésus introduit son enseignement sur le Notre Père. Jésus vient de dénoncer les déformations de la prière : « Quand vous priez, ne soyez pas comme ceux qui se donnent en spectacle… ne rabâchez pas comme les païens qui s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés… Vous, donc, priez ainsi : Notre Père, qui es aux cieux… » Saint Augustin dit que la prière du Seigneur contient et achève toute prière : « Si tu parcours toutes les formules des prières sacrées, tu ne trouveras rien, je crois, qui ne soit contenu dans cette prière du Seigneur et n’y trouve sa conclusion. On est donc libre, lorsque l’on prie, de dire les mêmes choses avec des paroles diverses, mais on n’est pas libre dire autre chose ». (Lettre à Proba)

 « Nous ne savons pas prier comme il faut » (Rm 8, 26).

Nous nous reconnaissons bien dans cet aveu de saint Paul. Que nous manque-t-il pour bien prier ? De prier tout court peut-être, encombrés que nous sommes dans nos soucis et nos occupations. De trouver les mots de la prière, parce que la prière a besoin (pas toujours) de mots, et de mots « justes », c’est-à- dire ajustés à ce que nous sommes et à Celui auquel nous nous adressons. Il s’agit d’être dans le vrai, d’être en vérité. Nous avons besoin de nous appuyer sur des prières qui ont fait leurs preuves, sur des prières que la longue tradition de l’Eglise nous donne. En effet, sans cette aide pour prier, notre prière devient subjective, nous tournant davantage vers nous-mêmes que vers le Dieu vivant. Nous pouvons tomber dans l’illusion et ne rencontrer que nous-mêmes. C’est ainsi que dans les prières nées de la foi du Peuple de l’Alliance (je pense en particulier aux psaumes) et dans celles des hommes de prière de l’Eglise, nous apprenons à connaître Dieu et à nous connaître nous-mêmes. Elles sont une école de prière. Prier, cela s’apprend, et c’est un long apprentissage. D’ailleurs Luc introduit la prière du Seigneur par cette remarque : « Un jour, quelque part, Jésus était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : Seigneur apprends-nous à prier » (Luc 11, 1).

Dans La Règle de saint Benoît, on trouve cette formule : « Notre esprit doit être en harmonie avec notre voix », « notre cœur doit être en harmonie avec notre parole ». Normalement la pensée précède la parole (je traduis en mots ce que je pense). Mais pour la prière des psaumes, et la prière liturgique en général, c’est l’inverse : la parole et la voix nous précèdent ; notre esprit, notre cœur, doivent se conformer à cette parole. Dans la prière des psaumes, dans la prière liturgique, nous nous laissons façonner par les mots mêmes que le Seigneur nous donne. Il en est ainsi du « Notre Père ».

Un staret orthodoxe (un guide spirituel) ne pouvait s’empêcher « de faire réciter le « Notre Père » en commençant par le dernier mot, afin qu’on devienne digne de clore la prière avec les paroles initiales : « Notre Père ». De cette manière, déclarait-il, on prend le chemin pascal : « On commence dans le désert avec la tentation, on retourne en Egypte, on parcourt à nouveau le chemin de l’Exode, par les stations du Pardon et de la manne de Dieu, pour arriver grâce à la volonté de Dieu dans la Terre promise, le Royaume de Dieu, où il nous communique le mystère de son Nom : « Notre Père ».

C’est dire que la prière du Seigneur est plus qu’une formule de prière : elle est un chemin de vie spirituelle. « L’oraison dominicale est vraiment le résumé de tout l’Evangile » (Tertullien). Elle reprend tout l’Evangile, tout le mystère du Christ, comme passage de la mort à la vie, de la servitude à la liberté, C’est pourquoi je vous propose, pour redécouvrir cette prière qui nous est si familière, de partir de la dernière demande : « délivre nous du mal » pour cheminer, degré après degré, vers « Notre Père qui es aux cieux ».

Le mouvement interne du Notre Père fait écho à la lutte de Jésus qui veut nous arracher au « prince de ce monde » pour nous conduire vers le Père. Nous suivons le Christ qui nous arrache au pouvoir du mal et nous entraîne derrière lui à la rencontre de notre Père. C’est un enfantement : il s’agit de nous laisser enfanter, de devenir conforme à Celui qui est le Fils Unique. 

Plage 2

« Amen »

Ce petit mot qui conclut nos prières est si vite prononcé et si souvent répété que nous n’y faisons plus attention. Il est si souvent murmuré du bout des lèvres et quelquefois inaudible. Pourtant un des Pères de l’Eglise dit que les murs tremblaient quand le peuple répondait « Amen ». 4 Pourquoi dire « Amen » à la fin de la prière ? Ce mot (hébreu) a pris naissance dans l’aventure de l’Exode, cette longue traversée du désert qui a marqué le passage de la servitude à la liberté. Nous trouvons ce mot dans le livre du Deutéronome à l’occasion de la célébration qui marque la conclusion de l’Alliance face à la Terre promise (Dt 27, 15-26). Douze fois, le peuple est invité à dire « amen », à savoir autant de fois qu’il s’engage à renoncer à tel ou tel comportement contraire aux paroles du Seigneur : « Maudit soit celui qui traite indignement son père ou sa mère. - Et tout le peuple dira : Amen ! Maudit soit celui qui déplace la borne de son prochain. – et tout le peuple dira : Amen ! ». C’est le croyant qui consent à la volonté de Dieu. L’Amen fera partie désormais du langage de la liturgie.

Il en est ainsi dans l’ensemble de la Bible, toutefois à une exception près (Is 65,16) : « Quiconque voudra se bénir sur la terre se bénira par : « le Dieu de l’Amen ». Quiconque jurera sur la terre jurera par : « le Dieu de l’Amen » ! Le mot n’exprime plus ici le consentement de l’homme à la volonté de Dieu. Il affirme la fidélité du Seigneur. Le Dieu de l’Alliance est « le Dieu de l’Amen » ! Paul avait sûrement bien lu Isaïe quand il écrivait aux corinthiens : « Le Fils de Dieu que nous avons prêché parmi vous (…) n’a pas été oui et non ; il n’y a que oui en lui. Toutes les promesses de Dieu ont en effet leur oui en lui ; aussi bien est-ce par lui que nous disons l’Amen à Dieu pour sa gloire. » (2 Co 1, 18-20). Notre Amen est donc consentement à l’Alliance, acte de confiance dans « le Dieu de l’Amen ». En faisant nôtre la prière reçue du Seigneur, nous reconnaissons Dieu pour Père et nous consentons à devenir ses enfants. 

Plage 3

« C’est à toi qu’appartiennent le Règne, la puissance et la gloire… »
La doxologie (« parole de louange ») qui conclut la prière du Notre Père est un usage très ancien qui prend ses origines dans l’AncienTestament 5 (psaumes) et dont nous découvrons son lien au Notre Père dès les premiers temps de l’Eglise (dans la Didachè au deuxième siècle). Parole de louange, la doxologie est aussi une protestation : c’est la contestation de toutes les autorités qui prétendent échapper au seul Règne de Dieu. Protestation dans un monde soumis à tant de faux dieux, à tant d’autorités qui n’ont rien de commun avec celle de notre Dieu, elle est aussi l’expression de notre fierté d’être les enfants du Dieu unique que nous osons appeler « Notre Père »

Plage 4

« Délivre-nous du mal »

Il n’y a pas d’autre Dieu que le Père de Notre Seigneur Jésus Christ ! Lui qui, sans cesse, libère son Peuple de tout mal. Toute l’aventure biblique est née d’une délivrance, celle qui, à travers les eaux de la mer Rouge arracha le Peuple à la servitude (« délivrance » est aussi « naissance »). Toutes les générations chrétiennes ont supplié : « Délivre-nous du mal ! ». De quel « mal » demandons-nous à être libérés ? La traduction dit « du mal », sans distinguer « le mal » et « le Malin », mais les deux sont indissociables. Il faut entendre cette demande comme la supplication de ne pas être séparé de Dieu, de ne pas être séparé du Christ. Le mal profond, dont nous demandons d’être délivrés, c’est la rupture de l’alliance, c’est de perdre notre dignité de fils. Il faut comprendre cette demande à la lumière de la prière que Jésus adresse à son Père le soir du Jeudi saint (Jn 17) : « Père saint, garde mes disciples dans la fidélité à ton nom…. J’ai veillé sur eux… Je ne demande pas que tu les retires du monde, mais que tu les gardes du Mauvais… ».

J’emprunte à Benoît XVI ce commentaire : « Nous demandons profondément que nous ne soit pas arrachée la foi qui nous fait voir Dieu, qui nous unit au Christ. … nous demandons que les biens ne nous fassent pas perdre le bien 6 lui-même ; que, dans la perte des biens, nous ne perdions pas pour nous-mêmes le Bien, Dieu ; que nous ne nous perdions pas nous-mêmes. » (p.190). Dans la liturgie de la messe, cette dernière demande du Notre Père est développée dans la prière qui suit : « Délivre nous de tout mal et donne la paix à notre temps… ».
Nous demandons au Seigneur qu’il nous donne la paix, nous libère du péché, et qu’il nous rassure dans les épreuves, qu’il ne nous abandonne pas dans les maux et les malheurs qui peuvent nous atteindre. Je pense à ces mots de la Lettre aux Hébreux : « Jésus, ayant souffert jusqu’au bout l’épreuve de sa Passion, peut porter secours à ceux qui subissent l’épreuve » (He 2, 18). 

Plage 5

« Ne nous soumets pas à la tentation »

Voilà une des expressions les plus complexes de l’Evangile et qui choque beaucoup de gens. Evidemment, Dieu ne nous soumet pas à la tentation. Saint Jacques nous dit en effet : « Dans l’épreuve de la tentation que personne ne dise : ’’ Ma tentation vient de Dieu ’’, Dieu en effet ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne » (Jc 1, 13). On a essayé beaucoup de traductions : « Ne permets pas que nous cédions à la tentation » (St Ambroise), « Ne nous abandonne pas dans la tentation » (Conf. Episc Italienne).

Souvenons-nous du séjour de Jésus au désert, juste après son baptême par Jean le Baptiste : « Alors Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le démon » (Mt 4, 1). Lui qui n’a pas connu le péché, il descend dans le lieu de nos tentations et de nos défaites pour que, en lui et avec lui, nous puissions surmonter l’épreuve de nos tentations et aller vers le Père. Pensons aussi à l’ultime tentation, sur la croix, lorsque Jésus s’écrie : « Mon Dieu, mon Dieu, 7 pourquoi m’as-tu abandonné ? ». C’est un acte de foi (« Mon Dieu, mon Dieu ») au creux de l’épreuve du silence du Père (« Pourquoi m’as-tu abandonné ? »). Je ne peux pas aller vers le Père sans entrer dans une démarche de purification, de renoncement, de transformation – parfois douloureuse – de moimême, sans conversion, sans être éprouvé. C’est un chemin de maturation. Peuton aimer sans être éprouvé ? Dieu permet que nous soyons éprouvés, mais il ne nous tente pas : « Dieu éprouve, le diable tente » Nous demandons au Père : « Fais que, quand survient l’épreuve, nous n’entrions pas dans la tentation, que nous ne nous laissions pas prendre dans les pièges du démon ». « Ne nous laisse pas entrer en tentation » : l’expression fait écho à l’avertissement de Jésus aux Apôtres au moment de l’agonie au Jardin des Oliviers : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation » (Mt 26, 41).

Pour mieux comprendre cette demande du Notre Père, nous pouvons aussi penser à quelques grandes figures du Christianisme qui, dans l’épreuve de la foi, ont tenu en communion avec Jésus Christ, qui a vécu nos tentations dans la souffrance. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus traversera, une année durant, la nuit intérieure la plus profonde : « C’est un mur qui s’élève jusqu’aux cieux, sans aucun sentiment de foi », écrit-elle. D’horribles voix intérieures (c’est cela la tentation) lui suggèrent que tous ses grands désirs, toute sa vie spirituelle, n’ont été qu’illusions : « Avance, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant ». (Au fond de son carmel, dans son, corps et dans son âme, elle vit le drame de l’humanisme athée de son époque). A ses sœurs, qui ignorent tout de son combat spirituel, elle chante : « Mon ciel est de sourire à ce Dieu que j’adore Lorsqu’il veut se cacher pour éprouver ma foi » !

Nous pensons bien sûr aussi à Mère Teresa. Elle écrivait à Mgr Ferdinand Périer, son confident (le 28 février 1957) : « Il y a tant de contradictions dans mon âme. - Un tel désir de Dieu - Si profond que c’est une peine - une continuelle 8 souffrance - non voulue par Dieu maintenant - rejet - vide - pas de foi - pas d’amour - pas de zèle. - Aucune attirance pour les âmes - le paradis ne signifie rien - pour moi, il est comme un lieu vide - y penser ne signifie rien pour moi, et maintenant cette torture de se languir de Dieu. Priez pour moi, s’il vous plaît, pour que je continue à lui sourire en dépit de tout. » (La Croix, 5 sept 2007) Lorsque nous demandons : « Ne nous soumets pas à la tentation », nous disons en quelque sorte : « Quand tu m’éprouves, Seigneur, donne-moi la force de ne pas te renier, de ne pas être séparé de toi ». N’oublions jamais que la prière du Christ nous soutient : la promesse de Jésus à Pierre s’adresse à chacun : «Simon, Simon, Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le froment. Mais j’ai prié pour toi afin que ta foi ne sombre pas » (Lc 22, 31-32). Nous avons la certitude confiante de l’Apôtre Paul : « Dieu est fidèle : il ne permettra pas que vous soyez éprouvés au-delà de ce qui est possible pour vous. Mais, avec l’épreuve, il vous donnera le moyen d’en sortir et la possibilité de la supporter » (1 Co 10, 13).  

Plage 6

« Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons… »

Dans l’évangile de Matthieu, après l’enseignement du Notre Père Jésus ne commente que cette seule demande : « Si vous ne pardonnez pas aux hommes, à vous non plus votre Père ne pardonnera pas vos fautes » (Mt 6, 15). C’est dire l’importance du pardon des offenses qui revient constamment tout au long de l’Evangile. Quelques chapitres plus loin (Mt 18, 21-35), Jésus conclut la parabole du débiteur impitoyable en insistant : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout son cœur ». Nous savons bien que cette demande est la plus difficile, et nous comprenons bien qu’elle est la clé du Notre Père.

 Voilà que nous formulons apparemment une demande qui nous condamne, puisque que justement nous ne savons pas pardonner : « pardonnenous nos offenses comme nous pardonnons ». Pour ne rien arranger, dans les versets qui précèdent le don du Notre Père, Jésus donne cette consigne : « Lorsque tu vas présenter ton offrande sur l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande » (Mt 5, 23-24).

Autrement dit, si tu n’es pas réconcilié avec ton frère, tu ne peux pas te présenter devant Dieu… Ceci, pas seulement « si tu as quelque chose contre ton frère », mais bien « si ton frère a quelque chose contre toi » ! A désespérer de pouvoir célébrer l’Eucharistie ! Tout est dans le « comme ». Le Catéchisme de l’Eglise Catholique donne à propos de ce « comme » les précisons suivantes. Je retiens ceci : « Observer les commandements du Seigneur est impossible, s’il s’agit d’imiter de l’extérieur le modèle divin. Il s’agit d’une participation vitale et venant du fond du cœur, à la Sainteté, à la Miséricorde, à l’Amour de notre Dieu. Seul l’Esprit qui est « notre vie » peut faire « nôtres » les mêmes sentiments qui furent dans le Christ Jésus. Alors l’unité du pardon devient possible, « nous pardonnant mutuellement « comme » Dieu nous a pardonné dans le Christ » (Eph 4, 32). » (n°2842). Nous ne pourrons jamais aimer comme Dieu nous a aimés. Mais « l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné », et ce que je ne peux réaliser par moi-même, par mes propres forces, Jésus peut le réaliser en moi : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi », dit saint Paul (Ga 2, 20).

Nous pouvons paraphraser : « Ce n’est plus moi qui aime, c’est le Christ qui aime en moi ». Il ne s’agit point d’imiter le Christ de l’extérieur, mais bien de le laisser habiter et agir en moi. Le baptême que j’ai reçu, qui me configure au Christ, n’est-il pas une source ? « Il n’est pas en notre pouvoir, dit encore le Catéchisme de l’Eglise Catholique, de ne plus sentir ou d’oublier l’offense ; mais le cœur qui s’offre à l’Esprit Saint retourne la blessure en compassion et purifie la mémoire en 10 transformant l’offense en intercession » (n° 2843). C’est ce renversement dont nous sommes témoins au pied de la croix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ».  

 

Plage 7

« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour »

Par le pardon, on accède au don : pas de don sans pardon. Avec la demande du pain nous quittons ce qui rapport avec le mal pour entrer résolument dans la logique du bien. Nous laissons le démon, les tentations et les offenses pour accéder, entrer dans l’univers du don. Nous cheminons ainsi vers la Source, et la Source n’est autre que Dieu qui donne et qui se donne. Découvrons cette demande, la 4ème, qui constitue en quelque sorte le pivot du Notre Père puisqu’elle se situe au centre des sept demandes. Nous sommes si bien habitués à enchaîner les demandes que nous nous étonnons même pas de la bizarrerie de cette formule : « Donne-nous aujourd’hui le pain d’aujourd’hui » ! Elle seule comporte le verbe « donner » : nous voici situés comme un enfant qui reçoit tout de son Père. Il y a dans cette demande la reconnaissance de notre pauvreté, de notre indigence, et de notre dépendance : nous voici comme des mendiants qui ouvrent leurs mains pour recevoir ce qui leur est nécessaire pour vivre.

En demandant à Dieu : « Donne-nous notre pain », nous ne demandons pas uniquement la nourriture matérielle mais bien la nourriture physique, psychique, spirituelle, tout ce dont nous avons besoin pour vivre, pour tenir debout en ce monde et accomplir notre mission. C’est saint Cyprien qui fait remarquer que nous demandons « notre » pain, à savoir que nous prions dans la communion des enfants de Dieu et que nul ne doit penser seulement à luimême : nous demandons aussi le pain pour les autres. Comme le dit Benoît XVI dans son commentaire de la prière du Seigneur : « Par la demande à la première 11 personne du pluriel, le Seigneur nous dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mc 6, 37) ». Cette demande nous engage… à partager notre pain, à partager aussi tout ce qui nous fait vivre. Lorsque nous formulons cette demande, il nous faudrait dire en même temps : « Seigneur donne faim à ceux qui ont du pain, … et qui n’ont plus faim de rien ». « De ce jour » traduit un mot grec (un adjectif) que l’on ne trouve que chez Matthieu et Luc, et uniquement à cet endroit précis de l’enseignement du Notre Père. Quand saint Jérôme a traduit la Bible du grec au latin (la Vulgate), il semble qu’il ait été un peu embarrassé pour traduire ce mot qu’on ne trouve pas chez les auteurs grecs anciens. En Matthieu, il a traduit par « quotidien » et en Luc par « surnaturel » « sur-essentiel ». Heureuse hésitation qui confirme ce que nous pressentons lorsque nous prions le Notre Père.

Nous avons bien conscience de demander ce double pain : le pain terrestre (la nourriture de table de chaque jour) et le Pain qui vient d’en haut, « le pain du ciel » dont il est question dans le discours de Jésus sur le Pain de vie dans la synagogue de Capharnaüm : « Seigneur, donne-nous de ce pain-là toujours » clame la foule (Jn 6, 34). Comment comprendre « de ce jour » ? On peut traduire « Donne-nous aujourd’hui le pain dont nous avons besoin (pour ce jour) », ou « le pain dont nous avons besoin jusqu’à demain ». Le pain que Jésus nous invite à demander aujourd’hui est en relation avec la manne que les hébreux ont mangée au désert : « Vos pères ont mangé la manne au désert et sont morts… Moi, je suis le Pain vivant descendu du ciel… Qui mangera ce pain vivra éternellement… et je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6, 48s.). C’est le pain eucharistique, mais aussi le pain de la Parole… c’est le Christ. Relisons le passage de l’Exode (ch. 16) : « Chacun recevait sa part de manne, et il y en avait assez pour tout le monde ». Dieu donnait chaque jour à chacun selon ses besoins. Mais il était impossible de faire des provisions pour le lendemain : la manne pourrissait.

 Nous voici dans l’ « aujourd’hui » du Notre Père. Dans la vie spirituelle, on ne peut pas faire de provision pour le lendemain. C’est chaque matin qu’il nous faut venir mendier « notre pain de ce jour ». Personne ne peut se reposer sur ses biens : la foi, le catéchisme, la prière, la bonne éducation,… comme si c’était acquis une fois pour toutes. Il faut donner toute sa force à cet « aujourd’hui ». Ni le regret d’hier, ni la fuite dans des lendemains qui chantent ne portent du fruit. Le Seigneur vient et se donne dans l’aujourd’hui, dans le présent. Je pense à cette prière de bénédiction de table : « Le pain d’hier est rassis, le pain de demain n’est pas cuit. Donne-nous, Seigneur, notre pain d’aujourd’hui ». Ou encore à saint François de Sales : « Vivons intensément aujourd’hui. Quand demain sera arrivé, il s’appellera aujourd’hui, et alors nous y penserons ». C’est « aujourd’hui » qui compte. Allez lire saint Luc (évangile et Actes) : le mot revient constamment. « Aujourd’hui vous est né un Sauveur » (2, 12) ; « Cette parole de l’Ecriture que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit » (4, 21) ; « Zachée, descend vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer chez toi. (…) Aujourd’hui le salut est arrivé pour cette maison… » (19, 5 et 9) ; « Aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le paradis » (23, 43). 

Plage 8

« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel »

Nous entrons dans les trois demandes qui concernent le Père lui-même : « Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite… ». Nous quittons la demande de la nourriture (du corps et de l’âme) pour demander que soit faite la volonté du Père. Jésus lui-même nous aide à faire ce passage quand, près du puits de Jacob, il dit à ses disciples qui lui apportent à manger : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 4, 34). 13 Qu’est-ce qui nourrit la vie de l’homme, sinon de faire la volonté du Père, d’être ajusté au Père, d’être accordé à Dieu, d’être fils… dans le Fils, en Jésus.

Le pain du ciel c’est le Christ : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel… Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie » (Jn 6, 51). La volonté de Dieu, c’est le Christ, à savoir que tout ce que Dieu veut pour le monde est dit et réalisé en Jésus : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique (…) non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 16-17). En Jésus, le Christ, vrai homme et vrai Dieu, s’est vraiment réalisé le « sur la terre comme au ciel ». Toute l’existence de Jésus est résumée dans ces mots du psaume 40 que l’auteur de la Lettre aux hébreux met sur les lèvres de Jésus : « Je suis venu pour faire ta volonté » (He 10, 7). Vous comprenez que Jésus lui-même, au sens le plus profond, est « le ciel » - lui en qui et par qui la volonté de Dieu est entièrement accomplie. Benoît XVI a cette belle expression : « Là où la volonté de Dieu est faite, là est le ciel. (…) La terre devient « ciel » seulement si et dans la mesure où la volonté de Dieu y est faite. (…) C’est pourquoi nous demandons que sur la terre il en soit de même qu’au ciel, que la terre devienne « ciel ». » (p.171)

Qu’elle soit faite,
ta volonté,
Comme au ciel, aussi sur la terre
 

Nous avons besoin de nous réconcilier avec « la volonté de Dieu ». Nous parlons de « la volonté de Dieu », en traînant avec nous ce sentiment tenance d’une volonté qui pourrait être arbitraire, porter atteinte à notre liberté et nous condamner à la résignation ! Il s’agit de la volonté du Père, de notre Père… qui nous veut forcément du bien : « Quel père parmi vous donnerait un serpent à son fils qui lui demande un poisson ? ou un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent !» (Lc 11, 11-13). Qu’elle soit faite, ta volonté, Comme au ciel, aussi sur la terre Selon une façon habituelle de parler de la Bible, pour éviter de prononcer le Nom divin, on utilise cette forme passive (un passif divin). : « Qu’elle soit faite, ta volonté ». Que ta volonté s’accomplisse ! Que ta volonté d’amour l’emporte sur toutes les forces d’autodestruction qui agitent notre terre ! C’est-à- dire que c’est le Père lui-même qui réalisera sa propre volonté. Il n’est pas question de quelque soumission que ce soit à des décrets divins. La demande que nous formulons nous dispose en fait à accueillir l’accomplissement global du dessein du Père sur le monde. Que veut-il, le Père ? : « Que tous les hommes soient sauvés » (1 Ti 2, 4). Cette demande parle d’espérance, plus que d’obligation…

Plage 9

« Que ton Règne vienne »

« Le règne » : voilà bien un mot qui ne fait pas partie de notre langage familier. Pourtant « le Règne » est au centre, au cœur de la prédication de Jésus, et curieusement il n’a jamais donné de définition même brève du Royaume. Il a proposé des paraboles, indiqué des attitudes (les Béatitudes par exemple). Le Royaume on le vit en suivant jour après jour Jésus. En définitive le Royaume est Jésus, c’est sa vie, sa façon de vivre, d’aimer, de souffrir. Lorsque nous entendons Jésus dire : « Le Règne de Dieu est tout proche » (Mc 1, 15), « Le Règne de Dieu est survenu pour vous » (Mt 12, 28), « Le Règne de Dieu est au milieu de vous » (Lc 17, 21), il nous faut entendre qu’il parle de lui-même et de son action. Le Royaume de Dieu, c’est le Christ lui-même qui est au milieu de nous, et qui agit dans l’Esprit Saint. C’est en Jésus et par Jésus que le Royaume de Dieu est présent ici et maintenant, qu’il « est tout proche ». La proximité du Royaume, c’est Jésus lui-même : Dieu est entré dans l’histoire d’une manière tout à fait nouvelle.

 Le Règne n’a rien à voir avec la domination. Les paraboles soulignent le caractère humble et caché du Royaume (il est semblable à un graine de moutarde !), mais il travaille à la manière d’un ferment (il est comme le levain qui fait lever toute la pâte), et il se développe comme la semence qui porte et portera du fruit, « trente, soixante, cent pour un » comme le dit la parabole du semeur. La discrétion du Royaume ne nous condamne pas au silence. La préface de la fête du Christ-Roi évoque un « règne de paix et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice et d’amour ». Autant de termes qui désignent la personne et l’œuvre de Jésus. Demander « que ton Règne vienne », c’est dire : « fais advenir ton règne ». C’est aussi très concrètement un engagement à accueillir et à donner corps à ce Règne de paix, de vérité, de gratuité, de justice, d’amour. La prière nous engage et nous compromet. Lorsque nous demandons : « Que ton règne vienne », nous reconnaissons le primat de Dieu. Nous savons trop que là où Dieu est absent, là où Dieu est refusé, l’homme souffre. Décréter la mort de Dieu, c’est déshumaniser notre terre ! 

 

Plage 10

« Que ton Nom soit sanctifié »

Nous demandons à Dieu qu’il prenne en charge lui-même la sanctification de son Nom. La grande prière de Jésus au cœur de sa passion – la prière sacerdotale – est toute animée par la sanctification du Nom : «Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils, afin que le Fils te glorifie. (…) Moi, je t’ai glorifié sur la terre en accomplissant l’œuvre que tu m’avais confiée. (…) J’ai fait connaître ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner… » (Jn 17, 1,4,6). 16 Mais qu’est-ce donc que « le nom de Dieu » ? Souvenez-vous de Moïse au Buisson ardent. Il reçoit la mission de délivrer ses frères. Moïse argumente : « Voici, je vais trouver les Israélites et je leur dis : « Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous ». Mais s’ils me disent : « Quel est son nom ? », que leur diraije ? » Dieu dit à Moïse : « Je suis celui qui suis ». Voici que tu diras aux Israélites : « Je suis » m’a envoyé vers vous » (Ex 3, 13-14). Il Est, un point c’est tout. Si cette réponse « est à la fois un nom et une absence de nom » (Benoît XVI), Dieu dit quelque chose de lui-même.

Le nom, c’est la personne. Le nom crée une relation. (Pensez à l’importance, pour des parents, du choix du prénom de leur enfant… Pouvoir, dans une foule, appeler quelqu’un par son nom, cela change tout !). En donnant son nom, Dieu crée une relation entre lui et nous. Il entre en relation avec nous et nous permet d’être en relation avec lui. Il est devenu accessible, et donc aussi vulnérable. Il prend le risque de la relation, le risque d’être avec nous. L’épisode du buisson ardent, le don du Nom, trouve son accomplissement dans l’Incarnation. En Jésus devenu homme, on peut dire que Dieu est désormais devenu vraiment accessible. Il s’est en quelque sorte remis entre nos mains… non sans risque ! 

 

Plage 11

« Notre Père qui es aux cieux » « Père » !

Le voici le Nom par lequel nous pouvons invoquer Celui dont le nom est imprononçable. Jésus glorifie le Père, il manifeste la gloire du Père, en existant humainement comme Fils. C’est par sa vie filiale qu’il nous a donné le Nom : « Père ». C’est par le Fils que nous découvrons le Père : « Qui m’a vu a vu le Père » répond Jésus à Philippe qui lui avait demandé : « Montre-nous le Père » (Jn 14, 8-9). 17 C’est en suivant le Christ que nous découvrons notre identité profonde, que nous devenons enfants du Père : dans l’écoute de la Parole, la participation aux sacrements, en vivant les béatitudes. Etre fils et filles de Dieu, c’est entendre pour nous-mêmes ce que Jésus dit à son Père dans la prière sacerdotale : « Tout ce qui est à moi est à toi » (Jn 17, 19). C’est dans cette intimité que nous sommes reçus. Curieusement, c’est exactement la même expression que nous trouvons dans le dialogue du père et du fils aîné de la parabole de l’enfant prodigue : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi » (Lc 15, 31).

C’est cette relation d’amour, cette vie filiale, qui porte l’existence humaine et lui donne sa grandeur et son sens. Adam avait voulu se passer de Dieu. En Jésus, le Nouvel Adam, l’homme retrouve sa véritable identité. Toutefois Jésus nous dit de prier « notre Père ». Lui seul peut dire « mon Père », car lui seul est vraiment le Fils Unique. Souvenez-vous de ce que Jésus ressuscité dit à Marie-Madeleine au matin de Pâques : « Va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20, 17). Nous, par contre, nous devons dire « notre Père ». Seul le « nous » des disciples nous permet de nommer Dieu Père. Même lorsqu’il prie seul le Notre Père, le baptisé prie dans la communion de l’Eglise Corps du Christ. La prière du Seigneur nous sort de l’individualisme et ouvre notre prière aux dimensions de l’amour du Père pour tous les hommes. Il faut bien de l’audace pour s’adresser à Dieu en lui disant « Notre Père ». « Nous osons dire »… mais dans la force de l’Esprit, car « c’est poussés par l’Esprit que nous crions vers le Père en l’appelant : « Abba ! » » (Ro 8, 15) .