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Année de la Miséricorde

François, le pape de la confession. Janvier 2001 : Jean-Paul II vient de créer cardinal un archevêque argentin du nom de Jorge Maria Bergoglio. Quand on lui demande ce qui va le plus lui manquer, il ne tourne pas autour du pot : « Ne plus pouvoir confesser le peuple ». C’est la journaliste argentine Evangelina Hamiltan qui le rapporte dans sa biographie François, un pape surprenant. Impossible de comprendre pourquoi François insiste tant sur la miséricorde, sans savoir qu’il a reçu sa vocation de prêtre en allant se confesser et que la confession est aussi appelée "sacrement de la miséricorde".

Buenos Aires, 21 septembre 1954. Jorge Maria a 17 ans et se rend à une fête, où il doit retrouver sa petite amie et sa bande de copains. Il est étudiant, dans une école technique où il apprend la chimie. Cet après-midi-là, il passe devant l’église de Flores, sa paroisse. La suite, il la raconte dans la dernière interview radio qu’il a donnée avant
d’être élu pape : « Je suis entré. J’ai senti que je devais le faire. C’est l’une des choses que l’on éprouve, tout au fond de soi, sans pouvoir vraiment l’expliquer. J’ai regardé autour de moi. Il faisait un peu sombre en ce matin de septembre. Et
j’ai vu arriver un prêtre, je ne le connaissais pas. Il n’était pas de la paroisse. Il s’est assis dans le confessionnal, à gauche, en regardant l’autel. Et là, j’ignore ce qui m’est arrivé… J’ai eu l’impression que quelqu’un me saisissait de l’intérieur et m’amenait au confessionnal. J’ignore ce qui s’est passé ensuite. J’ai dit au prêtre ce que j’avais à lui dire et je me suis confessé. Mais j’ignore ce qui s’est passé. C’est ce jour-là que j’ai senti que je devais me faire prêtre. Je n’ai eu aucun doute. Aucun. » 

François et son pontificat, c’est l’histoire d’un pécheur pardonné qui pense que l’Église redeviendra convaincante et crédible si elle enfile une robe de bure et qu’elle se met à genoux. Réforme de la curie, assainissement des
finances, poursuite de la politique de tolérancezéro sur la pédophilie dans le clergé, instaurée par Benoît XVI, synode sur la famille, voyage en Terre Sainte, gestes oecuméniques… Chacune de ses mesures, de ses paroles, chacun de ses
gestes est traversé par le fil rouge de la pénitence et de la réconciliation.
En plein carême 2014, lors des « 24 heures du Seigneur », une journée où les paroisses du monde entier sont appelées à laisser les confessionnaux ouverts sans interruption, il participe à une célébration à la basilique Saint-Pierre. Le
maître des cérémonies, Mgr Guido Marini, le guide à travers l’église, quand il l’écarte pour se confesser. L’image fait le tour du monde. Le symbole est puissant : le salut passe avant la représentation et le protocole. Ainsi, il y a chez
lui comme une urgence du désir d’être sauvé. Lui qui a connu la dictature, les pressions politiques et les persécutions, sait plus que quiconque le prix du pardon. Et il semble éprouver dans sa chair la nécessité vitale de la miséricorde divine. « Je suis pécheur, priez pour moi » : cette phrase, il la répète sans cesse, depuis le jour de son élection.
En Argentine, François fait l’expérience du péché radical en sa trentaine, alors qu’il vient d’être ordonné. Il est très jeune et plein de fougue. La dictature va le mettre au pied du mur. Comme Pie XII face à Hitler, il a énormément de pouvoircomme supérieur des jésuites, mais il doit aussi composer avec le régime pour protéger l’ordre jésuite.

 Je suis pécheur, priez pour moi… 


Il organise un réseau clandestin d’exfiltration et sauve des centaines de vies, mais il est contraint d’agir avec discrétion, ce qui lui vaudra une petite polémique sur ses « silences », dès le lendemain de son élection. En tant que confesseur, il a dû
entendre des aveux de dénonciation, de lâchetés en tout genre… Son insistance sur la confession s’enracine donc dans l’expérience qu’il a faite du péché dans un contexte limite, dont personne ne peut sortir totalement indemne. Pape, il a choisi de garder la devise qu’il avait choisie évêque : « Miserando atque eligendo » (« l’ayant pardonné et choisi »). « Il est triste, écrit-il dans la Bulle d’indiction du Jubilé, de voir combien l’expérience du pardon est toujours plusrare dans notre culture. Même le mot semble parfois disparaître. Sans le témoignage du pardon, il n’y a qu’une vie inféconde et stérile, comme si l’on vivait dans un désert. Le temps est venu pour l’Église de retrouver la joyeuse annonce du pardon. Il est temps de revenir à l’essentiel, pour se charger des faiblesses et des difficultés de nos frères. Le pardon est une force qui ressuscite en vie nouvelle et donne le courage pour regarder l’avenir avec espérance. »
Ce n’est pas pour rien si sa première mesure concrète pour le Jubilé a été d’annoncer l’envoi de missionnaires de la Miséricorde dans les Églises du monde entier : des superconfesseurs à qui il a donné l’autorité pour pardonner des péchés comme l’avortement, dont l’absolution lui est normalement réservée ou qui relève des évêques. Jeune homme, Jorge Maria avait dit à sa mère qu’il voulait devenir médecin. Un jour, alors qu’elle nettoyait sa chambre, au lieu des livres de biologie, elle trouva des ouvrages de théologie. En colère, elle lui demanda pourquoi il lui avait menti. « Je n’ai pas menti. Je veux devenir médecin des âmes », lui répondit-il. Une définition prophétique du confesseur.

Dans l’exhortation Evangelii Gaudium, il écrit : « Il y a des chrétiens qui semblent avoir un air de carême sans Pâques. ». Certains, notamment dans le débat sur les divorcés-remariés, lui reprochent une conception trop large et « gentille
» de la miséricorde, qui occulte la dimension de pénitence et de conversion pour ne garder que celle de l’accueil.
Lui veut faire du pardon une fête, souffler le printemps sur les confessionnaux, car il pense que c’est un des lieux de rendez-vous privilégiés de Dieu : ce n’est sans doute pas la réforme la plus médiatique de François, le pape à genoux, mais c’est pourtant la plus essentielle.

Marie-Lucile Kubacki

article publié dans La Vie n° 3666 du 3 décembre 2015, reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur