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Notre-Dame de l’Aumône

Michel CHOSALLAND, membre de la commission d'Art Sacré du diocèse d'Annecy, présente l'iconographie d'un vitrail de la chapelle Notre-Dame de l'Aumône située sur la commune de Rumilly : LE RETOUR A NAZARETH.

Notre-Dame de l'Aumône est un sanctuaire marial fondé vers 1240 lorsque Aymon de Conzié, rentrant bredouille de la chasse décocha de rage une flèche à une statue de la Vierge. La flèche ricocha et le rendit aveugle. En expiation il fit édifier une chapelle et recouvrit la vue. La chapelle fut remaniée à plusieurs reprises puis transformée en 1823 par le curé Simond avant d'être reconstruite en 1863 et de voir ses baies décorées de vitraux.

La technique du vitrail est attestée dès les premiers siècles du Moyen Age, mais c’est avec les arts roman et gothique qu’elle atteint sa plénitude. Le vitrail est alors essentiellement présent dans la construction des églises. Architecturalement, il permet d’alléger le poids des édifices et de fermer les ouvertures tout en laissant passer la lumière. Le vitrail possède deux autres fonctions :

- Une fonction symbolique d’abord : il suggère l’existence, à travers le passage de la lumière physique, de la lumière divine.

- Une fonction morale ensuite : il aide l’âme des fidèles à s’élever, à travers des représentations d’épisodes bibliques ou de la vie des saints, jusqu’à ce que saint Augustin appelle la patrie céleste.

C’est ainsi que la chapelle de N.D de l’Aumône est placée sous le patronage de la Vierge. Ses vitraux sont une louange à Marie, louange qui ne réduit pas sa vie à des événements mais qui exalte son existence à travers des symboles et des figures. C’est ce que je voudrais montrer à travers la description d’une des douze verrières qui lui sont consacrées. Auparavant, j’aimerais dire quelques mots sur le concepteur de l’ensemble des vitraux.

PAGNON DESCHELETTE, maître-verrier

Les vitraux de ND de l’Aumône ont été réalisés par le peintre-verrier Emile, Benoît-Marie Pagnon. Né à Saint-Etienne, en 1817, il entra à l’école des Beaux-Arts de Paris en 1840. De retour dans sa région natale, en 1844, il commença par concevoir des « cartons » pour les vitraux réalisés par Alexandre Mauvernay, à Saint-Galmier (Loire). En 1850, il rachète un atelier à Lyon et s’installe dans cette ville. Ayant épousé Marie Deschelette, elle-même peintre-verrier, il signera désormais ses vitraux du nom de Pagnon-Deschelette. Marie Deschelette fut la première femme, dans la région, à exercer le métier de peintre-verrier, métier qu’elle continuera à exercer après le décès de son mari. On doit à Emile Pagnon beaucoup de verrières d’églises de la région, notamment dans la Loire, à Saint-Etienne où il réalisa des scènes de la vie de la Vierge entre 1850 et 1860 pour la grand’église et à Lyon. On comprend qu’il ait été fait appel à lui, entre 1860 et 1863, pour réaliser les verrières de ND de l’Aumône, dont la consécration eut lieu en août 1863. En particulier les verrières de la nef qui ont toutes pour objet la vie de la Vierge.

La verrière du retour à Nazareth

Arrêtons-nous sur l’une de ces verrières. On pourrait l’intituler : « Le retour à Nazareth ». Elle se trouve au-dessus de la porte de la sacristie. Par son architecture et son ornementation elle relève, comme toutes les autres, du style néo-gothique. Le thème de la verrière en occupe le centre. La sainte famille -dont Marie- revient d’Egypte où elle s’était réfugiée par crainte d’Hérode. Ce thème est explicité par une épigraphe écrite en latin : « Et veniens habitavit in civitate quae vocatur Nazareth ». Il s’agit d’un verset de l’Évangile de saint Matthieu. La Bible de Jérusalem le traduit de la façon suivante : « Joseph vint s’établir dans une ville appelée Nazareth ».

Saint Matthieu ayant commencé son Évangile par la naissance de Jésus à Bethléem, ne parle pas de retour à Nazareth. Mais c’est bien d’un retour dont il s’agit, puisque Saint Luc, lui, situe l’annonciation et le mariage de Joseph et Marie à Nazareth : « …L’ange Gabriel fut envoyé dans une ville de Galilée, du nom de Nazareth, à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David…» Lc 1, 26-27.

On a l’impression d’un couple et de son enfant revenant, non pas d’un long exil, mais d’une petite promenade. La façade de la maison et la pente du toit relève de l’architecture européenne. Joseph tourne la clé dans la serrure comme un propriétaire revenant de villégiature. Pour faire couleur locale, Emile Pagnon a placé un palmier derrière Marie et des feuilles d’acanthe sur le sol. De plus, Emile Pagnon semble ignorer que le texte de Saint Matthieu fait de Joseph, et non de Marie, le personnage principal de son récit. Et pourtant, on ne saurait trop féliciter le Maître-verrier d’avoir vu l’importance de cet événement dans la vie de la Vierge Marie.

Le thème du retour, -c’est-à-dire le fait de rentrer chez soi, est extrêmement important d’un point de vue biblique. Moïse et les descendants de la famille de Jacob font retour au pays de leurs ancêtres après être devenus esclaves en Egypte. Ce retour trouve son sens dans le Lévitique et dans l’institution du Jubilé dont parle le Lévitique, (Lv 25, 8-17). De quoi s’agit-il ? Dieu demande aux Hébreux de faire en sorte que, tous les cinquante ans, les esclaves soient libérés, les dettes annulées, et que chacun puisse retrouver son patrimoine. Le seul propriétaire de la terre, c’est Dieu et les Israélites n’en ont que l’usufruit. « Chacun de vous rentrera dans son patrimoine…chacun de vous retournera dans son clan » dit le verset 10. Pour les Israélites, depuis la sortie d’Egypte, la liberté, c’est la libération, et la libération, c’est de pouvoir retourner chez soi, dans son peuple, retrouver sa terre ou sa maison. Il faut le souligner, pour le Lévitique, à travers l’institution du Jubilé, ce qui était valable pour les Hébreux libérés du joug de l’Égypte doit le devenir pour tout habitant de la terre d’Israël. Si Emile Pagnon a peint le retour d’Égypte de Marie, Joseph et Jésus à Nazareth de façon un peu prosaïque, il a eu raison de voir dans cet événement un moment capital de la vie de la Vierge. Il a compris que le retour à Nazareth, c’est-à-dire la libération de l’exil, s’inscrivait dans toute l’histoire d’Israël et qu’il concernait ainsi Marie et Jésus.

Des médaillons éloquents

Venons-en maintenant aux médaillons entourant directement le thème central. Ces deux médaillons mettent en scène des symboles tirés de la végétation. Ce qui n’a rien d’étonnant, Nazareth signifiant « fleur » en hébreu. Le médaillon situé immédiatement sous le retour à Nazareth est traversé par un phylactère : Myrta floruit, que la Bible de Jérusalem traduit par : le myrte a fleuri. Il s’agit d’une expression issue du prophète Isaïe.

Le myrte est un arbuste à fleurs persistantes, très répandu dans tout le bassin méditerranéen. Pourquoi Emile Pagnon a-t-il choisi de le représenter dans cette verrière sous le retour à Nazareth ? Est-ce par pur arbitraire ou pour une raison symbolique profonde ?  Pour le comprendre, il faut s’intéresser à Néhémie et plus particulièrement au livre de Néhémie, dans la Bible. Néhémie fut, avec Esdras, l’organisateur, vers 455 av JC de la communauté du retour après la déportation des Israélites à Babylone. Néhémie, comme Esdras, sur la base de textes sacré retrouvés, a voulu que les Israélites, commémorent à nouveau les fêtes hébraïques énumérées dans le Pentateuque, en particulier la fête des tentes (souccot, encore célébré par les Juifs aujourd’hui). Durant cette fête, qui avait lieu après les récoltes, chaque famille construisait une hutte de branchages pour célébrer le séjour des fils d’Israël dans le désert où ils avaient vécu sous des tentes. Et voici maintenant ce que dit à ce sujet le livre de Néhémie : « Le Seigneur dit aux fils d’Israël : sortez dans la montagne et rapportez du feuillage d’olivier, d’olivier sauvage, de myrte, de palmier et d’arbres touffus pour faire des huttes. » (Nh 8, 15) Il est facile de voir, par là, quel lien Emile Pagnon a pu voir entre le myrte et le retour à Nazareth.

Ce retour, c’est un peu comme une fête des tentes, puisque Marie, Joseph et Jésus, viennent, eux aussi, de traverser le désert. Il s’inscrit dans toute l’histoire d’Israël et Emile pagnon, une fois de plus, a eu raison d’en souligner l’importance dans la vie de Marie.

Maintenant, quel est le sens de l’expression  « Rose mystique » écrite sur le phylactère du médaillon immédiatement au-dessus du thème central ? Cette fleur n’est donc pas commune dans la Bible. Il est vrai qu’on trouve, par exemple, dans le livre d’ Isaïe ou dans le cantique des cantiques des références à la « rose de Sharon ». En réalité, l’hébreux semble alors désigner d’autres fleurs, peut-être le narcisse ou l’asphodèle.

C’est chez saint Bernard de Clairvaux qu’on trouve pour la première fois, au 12e siècle, l’expression « Rose mystique ». A ce moment-là, la rose est devenue, en Occident, comme dans le roman de la rose, le symbole de la dame à qui les chevaliers adressent un amour épuré, sublimé. Parler de la Vierge à travers le symbolisme de la rose, c’est donc faire de Marie la femme méritant par excellence le pur amour. Quant au mot mystique, il renvoie à l’idée de mystère. Pourquoi Marie a-t-elle été choisie pour être la nouvelle Ève, celle grâce à qui l’humanité pourra faire retour au jardin de roses du paradis, c’est là un mystère. Quoi qu’il en soit, on retrouve, là encore, l’idée de retour : Marie est la rose mystique, celle qui permet à l’humanité de faire retour dans un paradis restauré, plus beau encore que le premier.

Remontons à présent tout en haut de la verrière. Le médaillon du haut porte sur son phylactère : « speculum justiciae », miroir de justice. Cette dénomination est tirée des Litanies de Lorette. Le juste, c’est celui qui agit en rendant à chacun ce qui lui est dû. Mais à côté de cette justice au sens juridique, il y à la justice au sens moral. Le juste est alors celui qui, aimant Dieu et son prochain, pratiquera la justice en fonction de cet amour. La formule « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » se trouve déjà dans le Lévitique (Lv 19, 18).

Dans l’absolu, Dieu seul est juste, car rien de ce qui est humain n’est parfait. Pourquoi parler alors de Marie comme d’un « miroir de justice » ?  Certes, Marie est rachetée comme tous les hommes, par le sacrifice du Christ. Mais le rachat, chez elle, a été effectué par anticipation. Dès sa naissance, Marie a fait retour à l’existence humaine d’avant le péché. Ce sera le sens de l’Immaculée Conception.

Le médaillon du bas est traversé par le phylactère : « scala coeli », échelle du ciel. Dans la Bible, il est fait mention de l’échelle de Jacob dans le livre de la Genèse. Alors qu’il bivouaquait dans un lieu appelé Béthel, le patriarche Jacob vit en songe une échelle appuyée sur la terre et dont le sommet atteignait le ciel. Des anges de Dieu en montaient et descendaient les degrés. C’est là un symbole des échanges entre les prières des hommes vers Dieu et les dons de Celui-ci à l’humanité. Le Christ fait allusion à ce passage de l’écriture, quand il dit, parlant de Lui-même au début de l’Evangile de Jean : « Vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme.» (Jn 1, 51)

Alors, pourquoi l’expression : « Marie, échelle du ciel » ? L’expression vient de saint Ambroise d’Aupert, qui vécut au 8e siècle. Elle signifie : c’est par Marie que Dieu est descendu sur la terre. C’est en suivant son exemple que l’humanité pourra monter vers Dieu, faire « retour » vers Lui. On retrouve donc ici une fois de plus, le thème du retour qui constitue le thème central de la verrière.

En conclusion, je voudrais rappeler que, en cette année qui va du 8 décembre 2015 au 20 novembre 2016, l’Église commémore, à travers le Jubilé de la Miséricorde, voulu par le pape François, le cinquantenaire de la clôture du Concile Vatican 2. Par le jubilé de la Miséricorde le pape François a voulu mettre en lumière le Dieu miséricordieux qui invite chacun de nous à revenir vers Lui.  Ce retour spirituel passe par une démarche matérielle : il faut franchir la porte sainte, exceptionnellement ouverte cette année-là, de la basilique Saint Pierre, de Saint Paul hors les murs, de Sainte Marie Majeure, de Saint Jean de Latran, à Rome, pour témoigner d’un retour à Dieu. Comme on sait, le pape a autorisé l’édification d’une porte sainte dans chaque diocèse. Celle d’Annecy se trouve à la basilique de la Visitation. Franchir cette porte, c’est faire comme Joseph, Marie et Jésus, dans le vitrail d’Emile Pagnon, c’est revenir chez soi.

On ne peut, en tous les cas, que remercier le peintre-verrier Emile Pagnon d’avoir su valoriser le thème du retour dans la vie de Marie.

Michel CHOSALLAND, membre de la Commission diocésaine d'Art Sacré

La chapelle Notre-Dame de l'Aumône est ouverte tous les jours, une messe est célébrée en ce lieu tous les mercredi soir à 18h de juillet à septembre. Lien vers la page internet dédiée à la chapelle

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