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De l’importance de l’autel dans l’aménagement du sanctuaire

Autel de l'église Notre Dame de Liesse à Annecy

Bernard Premat, membre de la Commission d'Art Sacré, vous propose un texte sur l'importance de l'autel, en tant que mobilier, que symbole chrétien et nous en dit plus sur l'aménagement liturgique.

De l’importance de l’autel dans l’aménagement du sanctuaire

 

En règle générale l’aménagement du sanctuaire (cf. sanctum, saint)  est de la responsabilité des communautés chrétiennes puisqu’il est l’espace où se déroule la liturgie. De plus centré  autour de l’autel, il a pour fonction de faire rayonner dans toute l’église et pour tous les fidèles la sainteté du lieu où le corps du Christ se rend présent  à travers l’eucharistie.

Sens de l’autel

Cette entrée en matière nous amène à souligner l’importance de l’autel puisque dans la célébration face au peuple il redevient le point focal du sanctuaire, le cœur du chœur ! Le renouveau liturgique amorcé bien avant le concile Vatican II lui redonne non sans difficulté toute la place centrale. L’autel dans le catholicisme est pierre de sacrifice, table de repas, mémorial de la mort du Christ. De plus, il assume aussi symboliquement la parole évangélique : « La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue pierre de faîte. » Enfin, l’autel, c’est aussi le seuil. C’est, en effet, par l’autel que se fait le passage du Seigneur. C’est par lui que se réaliseront les paroles de l’Apocalypse adressée aux croyants : « au vainqueur je donnerai…un caillou blanc portant gravé un nom nouveau ».

L’autel représente pour la liturgie le centre de l’espace  chrétien et le mystère du culte : la table du Seigneur, l’épicentre. Le prêtre n’y accède plus que pour l’offrande, et s’il y a concélébration, les concélébrants se groupent en demi-cercle. Il évoque la dernière Cène et il anticipe sur celle du banquet éternel. Dans la force du « mystère de récapitulation », tout part de lui et se rassemble autour de lui, le rite et l’espace, et avant tout l’Eglise vivante, l’ensemble des fidèles. Pour marquer sa vénération, le prêtre se penche pour baiser l’autel au début et à la fin de la messe. Dans les célébrations solennelles, il l’encense.

C’est pourquoi il faut veiller à ce que les architectes et artistes lui portent toute l’attention voulue. Dans l’espace architectural, tout doit donc converger vers l’autel, la place privilégié du sanctuaire. D’ailleurs, il n’y a pas d’église catholique sans la présence de l’autel. Le sanctuaire  ne peut qu’avoir qu’un seul autel, fixe de préférence et faisant corps avec le sol, réservé au culte à l’exclusion de tout usage profane. Autant de raisons pour souligner le grand soin à apporter à sa beauté puisque c’est le mobilier liturgique le plus important. Il est tout à fait anormal d’avoir une piètre table faisant fonction d’autel. Il faut qu’il soit le plus beau mobilier liturgique, la plus belle œuvre d’art de l’église si on veut souligner sa symbolique.

L’Emmanuel ou Dieu au milieu de nous

Aujourd’hui, dans la liturgie de Vatican II, L’Emmanuel ou Dieu au milieu de nous, l’autel n’a plus la forme tridentine, il est dégagé et libéré du mur du fond. Situé dans un « lieu ouvert », il lui faut se centrer, gagner en profondeur prendre une forme moins rectangulaire, plus proche du cube  comme dans les églises des premières communautés ou de celles du Moyen âge : le célébrant étant face à l’Assemblée, se trouve derrière l’autel et non devant. Tout dans l’église part de lui et se rassemble autour de lui. Un autel trop allongé se décentrerait,  en  dispersant le regard et faussant la notion de Présence. C’est désormais un autel source plutôt que barrière ou cul de sac. Sur le plan extérieur, comme le décrit si bien Frédéric Debuyst dans la revue Chronique de l’Art sacré, « il passe de l’antepandium au circumpedium ». Lieu de l’eucharistie en acte, l’autel apparaît tout rayonnant de l’invisible Présence, et cependant plus proche, intime, domestique. En bref, comme tout symbole il suggère…

Ordinairement, l’autel est revêtu d’une nappe blanche qui épouse simplement la table en évitant de la déborder comme trop souvent on le voit. Ce symbole rappelle l’aube du prêtre, qui n’est autre que l’aube des baptisés : l’autel est revêtu d’une aube puisque, par sa consécration, il a été comme baptisé. À remarquer  que durant la célébration de la messe, à l’offertoire, quand sont apportés le pain et le vin, le prêtre étend en outre au centre de l’autel une petite nappe, le corporal : le mot évoque le corps du Christ, rendu présent par l’eucharistie.

Notons aussi que la parure de l’autel peut comporter des chandeliers qui symbolisent le Christ, Lumière du monde par sa résurrection. Au temps pascal, la liturgie place près de l’autel, le cierge pascal planté sur un candélabre richement décoré qui signifie le Christ ressuscité échappant aux ténèbres de la mort illuminant le monde, présent au milieu de l’assemblée. Il doit de ce fait être d’une facture soignée et en harmonie avec le restant du mobilier liturgique. Le cierge lui-même porte toujours en cire rouge, une croix et les chiffres de l’année entre les bras de la croix. Souvent on inscrit aussi la première et la dernière lettre de l’alphabet grec, A et Ω (alpha et oméga) : la résurrection du Christ est l’événement qui éclaire toute l’histoire de l’humanité depuis le commencement jusqu’à la fin des temps. Après le temps pascal, le cierge pascal prend place auprès du baptistère puisque, par le baptême, le fidèle meurt au péché pour ressusciter avec le Christ.

La symbolique du matériau

Quant aux matériaux composant l’autel, il est bien évident que la pierre doit être recommandée pour son symbolisme ainsi que le bois qui rappelle le bois du sacrifice de la Croix.

La pierre a une valeur symbolique toute particulière, elle rappelle les autels de l’Ancien Testament qui étaient construits en pierres non taillées par la main de l’homme pour mieux faire saisir le caractère transcendant de l’acte religieux[1]. Mais surtout, la pierre comme matière de l’autel signifie le Christ lui-même, rocher d’où sort l’eau vive (1 Corinthiens 10,4), pierre  rejetée des bâtisseurs et devenue, par sa résurrection, la pierre d’angle (Ps. 118/22, Mt., 21,22, Eph. 2,14-21)). C’est en raison de ce symbolisme que répète la phrase mystérieuse saint Paul « la pierre, c’était le Christ » que même lorsque l’autel est en bois, L’Église a imposé une pierre d’autel, seule capable d’être consacrée[2]. Saint Jean Chrysostome dira même : « Le mystère de cet autel de pierre est étonnant. Par sa nature, il est  de pierre uniquement, mais il devient saint et sacré du fait de la présence du Christ. Etonnant mystère, certes, puisque cet autel de pierre devient lui-même, en quelque sorte, corps du Christ ».

Le bois, lui non plus ne manque pas de références symboliques et scripturaires. C’est le bois de la croix et, en préfiguration, le bois de l’arche de Noé ou celui que Moïse jeta dans les eaux amères pour les rendre potables (Ex.15/25). Le bois est un signe de salut après avoir porté la mort quand il était le fruit de l’arbre qui servit pour tenter Adam et Eve. L’autel n’est donc pas seulement un meuble fonctionnel mais signe du Christ car, dans le sacrifice de la croix, le Christ est à la fois « l’autel, le prêtre et la victime » (Préface 5 pour le temps pascal). L’attention des artistes devra nécessairement se porter sur le décor en respectant le rôle et la fonction de l’autel.

Autel fixe et autel mobile

Le droit de l’Église distingue très nettement l’autel fixe de celui qui est mobile ou transportable tout en privilégiant le premier. Pourquoi privilégier cette option lorsque les circonstances et l’harmonie avec l’architecture et le mobilier liturgique l’imposent ? La différence, quoiqu’on en pense, ne vient pas de ce que  l’un serait seulement plus maniable que l’autre mais du fait que la consécration a scellé mystiquement la table d’autel à son piédestal. Ce lien lui est essentiel parce qu’il constitue un point de rencontre et d’alliance. Il paraît tellement important,  réel que si, pour une raison quelconque, la table venait à être séparée de ses montants, l’autel perdrait par le fait même le bénéfice de sa consécration et, redevenu simple objet profane, il devrait à nouveau se voir consacrer (moins solennellement que la première fois, il est vrai). Que l’autel majeur unique soit donc lié à son piédestal signifie l’attache de celui-ci à un lieu donné[3], sur lequel son piédestal doit l’établir définitivement. Majeur et unique – pourquoi en faudrait-il deux ? – « Il n’y a qu’une seule chair de notre Seigneur, une seule coupe…un seul autel, comme il n’y a qu’un seul évêque.

La Sainte Réserve

Si l’ancien autel est conservé, par exemple pour des raisons patrimoniales, il pourra éventuellement être utilisée comme support de la Sainte Réserve, mais à condition d’être dépouillé des attributs de la célébration (nappe et chandelier). Cette remarque sur la Sainte Réserve ou Tabernacle qui signifie tente, rappelant la tente sous lequel reposait l’Arche d’Alliance, durant les années de marche à travers le désert, doit être réorganisée dans l’aménagement du sanctuaire. En effet, l’Arche dans l’Ancien Testament contenait les tables de la Loi, c’est-à-dire l’inscription matérielle de la Parole de Dieu révélé à Moïse. La Parole consignée par écrit sous le régime de l’Ancienne Alliance s’est faite Chair dans la Nouvelle Alliance. Elle est donc présente dans la Nouvelle Alliance. Elle est donc présente sacramentellement dans l’eucharistie : continuité et dépassement d’une alliance à l’autre. Aujourd’hui, l’autel étant tourné vers l’assemblée, le tabernacle ne peut plus se trouver au centre : il s’interposerait entre le célébrant et les fidèles. Diverses solutions sont en usage :

-utilisation de l’ancien autel et de son tabernacle ;

-implantation du tabernacle dans le chœur, sur une colonne, scellé dans un mur ou posé sur une sorte d’autel secondaire ;

-conservation de l’eucharistie dans une chapelle située au fond de l’abside ou dans une chapelle latérale, plus propice à la prière personnelle devant le Saint Sacrement que la nef, inoccupée en dehors des célébrations dominicales. Il semble bien que cette dernière solution soit la meilleure option. Que le Tabernacle ou la Sainte Réserve soit bien signalée par une lumière importante c’est-à-dire une vraie flamme vivante, remuante et non par une vulgaire veilleuse électrique. Les artistes doivent faire preuve d’imagination. A défaut mieux vaut une belle lampe à huile en harmonie avec l’édifice.

La crédence

Un autre élément à prendre en considération dans la composition de l’ensemble concerne la crédence c’est-à-dire cette petite table proche de l’autel, à usage de desserte où sont disposés calices, ciboires, pain, vin et eau à consacrer pour éviter tout encombrement de l’autel. Meuble indépendant ou console, elle peut aussi être aménagée dans une niche creusée dans le mur.

Conséquences architecturales :

L’abside

Du point de vue architectural, ajoutons que derrière l’autel se trouve l’abside. Le mur du chevet (l’extrémité de l’abside) mettra de préférence en scène une iconographie présentant, par une fresque, une peinture ou un vitrail…, la gloire du Ressuscité. La croix ne peut donc tenir lieu de décor de l’abside. Certes, c’est une médiation nécessaire mais non la fin de l’existence. Le Christ a mis à mort la mort et toute la dynamique théologique incarnée par l’église-bâtiment doit exprimer ce message de  cette joyeuse espérance évangélique. La place du crucifix doit donc se situer comme dans les premières églises, entre la nef et l’autel : sur le côté de l’arc de gloire séparant la nef du chœur ou suspendue à l’arc de gloire, ou bien encore posée sur une poutre reliant les deux jambages, voire tout simplement posée en avant de l’autel. Tout dépend de l’architecture des églises. À cette remarque on pourrait ajouter qu’un fleurissement esthétique de l’autel en souligne l’importance liturgique à condition qu’il n’en masque pas son symbole. Par contre, il serait inopportun de conserver des fleurs fanée ou à l’agonie pour célébrer la résurrection du Christ !

Toutes ces considérations concernant la place et la fonction de l’autel doit être en relation et en harmonie avec d’autres lieux liturgiques du sanctuaire que sont l’ambon et le siège de la Présidence que nous traiterons dans un autre texte avenir. Cela dit, le but de cet article consistait à rappeler que l’autel demeure le lieu de la présence immédiate de Dieu, mais, comme l’écrivait Dom Jean Leclercq « il ne la dévoile point. Il est trône, il n’est pas une monstrance. Il est le trône de l’invisible, il est le lieu où réside sa gloire. Tout doit ramener nos regards vers l’autel et rien ne doit nous en distraire. Aucune image ne doit nous attirer autour de lui ni au-dessus de lui : la foi doit nous orientés vers lui comme vers le centre de notre vie ».

En bref, foi dans le mystère qu’illustre à sa manière l’autel et espérance entée sur le Christ doivent être la proclamation en beauté de la Bonne Nouvelle. L’autel est au centre de la religion puisqu’elle est le lieu de l’Alliance entre Dieu et les hommes en quoi consiste la religion[4]. N’oublions pas que l’église-bâtiment s’adresse à tout homme,  croyant comme incroyant interrogé dans son intimité par cette présence invisible qu’est le Christ. L’architecture, le décor, la beauté des lieux, l’organisation de l’espace liturgique et sacramentaire, son patrimoine artistique même, doivent amener le visiteur d’une église à répondre librement à la question essentielle posée à sa liberté « Que dis-tu que Je Suis ? ». Une église qui ne permettrait pas cette interrogation resterait une pièce de musée et non une pierre vivante de l’assemblée qui l’habite.

Pour la CDAS

Bernard Premat

 

[1] L’Église rejoint ici une conduite qui s’impose dans nombre de religions et jusqu’aux âges les plus reculées où la pierre sacrée semble se dresser comme le témoignage des hiérophanies et du culte. En ce sens le christianisme est la religion la plus mystique parce qu’elle s’enracine dans ce bloc de pierre, symbole naturel de Yahvé, Rocher d’Israël et que dans ce dernier se révèle le Verbe de Dieu en personne. Le Christ n’a point aboli l’ancienne Alliance, la Loi de Yahwé, mais il l’a accompli. Dans L’Exode (20,24), il est écrit : « En tout endroit où je donnerai lieu de commémorer mon Nom, Je viendrai à toi te bénir. Si tu Me dresses un autel de pierres, ne le bâtis pas de pierres taillées, car, à travailler au burin, tu le profanerais ». Cette parole invite l’artiste à la discrétion et à l’humilité lorsqu’il travaille la pierre, à s’effacer pour mieux respecter le mystère de la foi : l’autel n’est pas d’abord  un monument élevé à la gloire de celui qui l’a sculpté mais a pour but  de « commémorer le Nom de Dieu » et de rappeler Sa Gloire. Dom Claude Jean-Nesmy écrivait dans la revue trimestrielle Zodiaque (n° 48, p. 13, janvier 1961) à propos du mystère de l’autel : « La liturgie, répétons-le, n’est pas un spectacle, ni l’autel un prétexte à retable. Dans une église où le culte est un acte d’adoration et d’eucharistie, l’autel ne cherche point à paraître : on lui demande plutôt d’être, et d’être là, témoin de l’Alliance et lieu désigné de son renouvellement. »

 

[2] Cf. Ibid. Dom Claude Jean-Nesmy « L’autel est pierre comme le Seigneur est notre « pierre angulaire » (Mt 21,42 ; Eph. 2, 14-21), comme le pape lui-même, successeur de celui qui s’est vu nommer pierre – « et sur cette pierre je bâtirai mon Église » - comme cette Église tout entière, finalement, puisqu’elle est composée de pierres vives, ainsi que le déclare saint Pierre, chacun des fidèles étant, de par son union au Christ prêtre, hostie et autel, un sacerdoce royal, un sacrifice spirituel et l’autel et le temple de l’Esprit-Saint. »

[3] Le Directoire pour la pastorale de la messe dit explicitement : « Il est un lieu sacré et non pas un meuble érigé au hasard ».

[4] Une des étymologies du terme religion vient du verbe latin religare, relier. De même l’expression « offrir un sacrifice » renvoie à sacrificium, sacrum facere. Saint Mathieu au chap. 23,19 ne dit-il pas aux Pharisiens : « Aveugles, quel est donc le plus digne, l’offrande ou l’autel qui rend cette offrande sacrée ».